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SOMMAIRE 

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Réédition (décembre 2002) de l’article paru dans le numéro 59 (décembre 1989) de LMDP Mise à jour 08.2017.  

© LMDP * Copie autorisée pour usage pédagogique non lucratif et avec mention de la source

 A la manière de Roman Jakobson, analyse de Guy de Maupassant, Le saut du berger  

 Texte dans Littérature et langages, Le conte, la poésie, Nathan éd., p. 79 à 82.

Annexes: Eloge du maquillage, de Baudelaire - Le saut du berger, de Maupassant

Troisième degré * Récit : Michèle Majérus

 Préliminaires

 D’un point de vue très pratique, le fil conducteur de mon cours de sixième est mon désir de faire comprendre, assimiler et pratiquer par mes élèves quelques-unes des techniques ou ouvertures qui nous permettent d’entrer dans une œuvre littéraire. Ainsi étudions-nous les rapports de réciprocité entre l’œuvre et l’auteur, l’œuvre et la société qui l’a suscitée, l’œuvre, l’auteur et les mythes collectifs, etc. et approchons-nous des théories de Bachelard, Durand, Freud, Goldman, Barberis…

 Dans un premier temps, cependant, je veux considérer l’œuvre en elle-même, système de signes où fonctionnent les interactions signifiant – signifié. Mes élèves ont à ce moment-ci déjà pratiqué le schéma actantiel et connaissent les fonctions de Propp. Nous pouvons donc avancer plus loin.

Le point de départ est peu théorique. J’y reprends entre autres les définitions de signifiant et de signifié, de paradigme et de syntagme, et ce que R. Jakobson entend par poéticité.

 Il y a poéticité lorsqu’on observe une utilisation du principe de similarité sur l’axe syntagmatique.

 *   Rappelons qu’en communication courante, le principe de similarité régit l’axe paradigmatique, tandis que l’axe syntagmatique est régi par le principe de contiguïté.

 *   Le travail des élèves sera d’observer le plus finement possible la mise en œuvre de ce principe de similarité dans la continuité d’un texte et de découvrir ce qu’il en coûte au sens.

 *   C’est ce type de travail qu’on trouve dans Français 5/6, tome A, appliqué à l’analyse de L’Albatros de Baudelaire.

 Processus

Des réponses simples à des questions simples :

Combien de parties dans ce texte ?

Quel est le thème principal ?

Quelle est l’excuse du récit ?

Une analyse de la longue introduction, qui a l’air un peu hors du récit, inutile. Notre outil d’investigation: la définition de la poéticité par R. Jakobson. Notre garde-fou: le thème central du récit.

Les élèves ont tôt fait de remarquer quelques paradigmes essentiels : celui de l’eau, de la violence opposé à celui de la tendresse, celui de la couleur bleue, celui du triangle. Le triangle est une forme géométrique abstraite qui n’a sa place dans le paysage que par la grâce de l’œil qui regarde, qui est aussi l’œil de celui qui raconte. Or ce triangle, il faut bien avouer qu’il est partout présent :

* évocation d’un élément essentiel du paysage : une petite vallée étroite aux pentes rapides. En plus de vallée qui est répété, citons : ravin (2), vallons, val, gorge, ornière, échancrure ;

 * la forme du graphème / V / qui est redondant dans la plupart des mots cités précédemment, mais qui apparaît également dans vent, vertes, voiles, vagues, village ;

 * regard du narrateur : un grand triangle d’eau bleue encadrée par les pentes vertes du val.

Les élèves sont interpellés par cette forme du triangle. Ils savent confusément que cette figure correspond à une idée. Que nous dit à ce propos le dictionnaire des symboles ?

 Sa signification paraît constante. Le triangle, la pointe en haut, symbolise le feu et le sexe masculin ; la pointe en bas, il symbolise l’eau et le sexe féminin.

 Première tentative de synthèse

 De la longue introduction où Maupassant situe le cadre de l’action, ressort l’importance du paradigme de la vallée, de la lettre / V /, plus généralement du triangle sur pointe, et, une fois, sur base (dans l’évocation métonymique de voiles blanches passant au loin dans un coup de soleil), donc, suivant les symboles de la Kabbale, l’union des principes masculins et féminins, ce qui rejoint le centre des angoisses du jeune prêtre.

 Le symbole féminin est prépondérant. Il réapparaît, sous le signe de la maternité, dans les termes d’eau, de mer – mère. Cette idée de maternité – fécondité – vie se poursuit d’ailleurs dans l’évocation de la chienne en gésine qu’observent avec joie des enfants (dans le récit proprement dit). S’y joignent des connotations de profondeur (fossé, gorge, fond) et de douceur (caresse, lécher…).

 A ce niveau, les préoccupations du narrateur semblent rejoindre celles du personnage principal (J’ai passé l’été dans une de ces échancrures de la côte et me laissait voir de ma fenêtre un grand triangle d’eau bleue).

 Deuxième étape, ou l’analyse du récit comme prolongement d’une introduction où tout a déjà été dit.

 Nous nous demandons si dans le récit le principe de similarité continue à fonctionner de façon si fructueuse pour le sens.

 Il y est en effet très facile de retrouver les principaux paradigmes déjà déployés dans l’introduction (amour vs haine, tendresse vs violence, vie vs mort, morale vs nature, l’eau, la chute, la culpabilité…).

Des similitudes plus subtiles, plus nouvelles apparaissent :

-   les voiles délicats du sentiment rappelle les voiles blanches, les grandes nefs peuvent être à la fois des églises et des navires ; leur ombre évoque l’ombre de la cabane où s’étreignent les amoureux ;

-   nef entre dans un autre paradigme avec grange, église, masure, ferme, niche, maison, hutte, cabane, abri, et finalement boule, œuf, coffre de bois, cercueil ;

-   les chiens sont présents dans les deux épisodes du récit, victimes innocentes ou complices involontaires ; le prêtre est comparé à un cheval tirant et haletant ; la cabane à une bête ;

-   il y a les enfants, les petits, les nouveau-nés, les jeunes récoltes, les jeunes gens, l’œuf ;

-   la couleur bleue.

 Nouvelle synthèse : ceci et cela, comment se dévoilent les sens.

 C’est contre la douceur féconde de la vie que s’exerce la rage du prêtre. Est-ce un hasard s’il chasse les enfants et bat la chienne à coup de parapluie ? Inversement, lorsque la violence de la nature agresse le prêtre et l’amènera, comme par une force fatale (fatum – destin), à entrer dans l’abri, à découvrir les amoureux et à causer leur mort, cette agression naturelle se manifeste surtout par les éléments aquatiques (flèches d’eau, mer houleuse, redoublement de pluie…). Comme si la nature-mère voulait se venger de la haine intolérable du prêtre en provoquant les causes de sa chute ou en exacerbant sa folie par un redoublement de sa propre violence.

 Revenons à cette folle violence du prêtre : le narrateur nous l’explique comme l’expression d’un homme torturé par l’angoisse d’appétits inapaisés et sourdement travaillé par la lutte de son corps révolté contre un esprit despotique et chaste ; mais à d’autres endroits, des mots se répondent et creusent le texte en profondeur. Ainsi, l’ombre de la nef, hantée de pécheresses parfumées, évoque l’ombre de la niche où s’étreignent les amoureux. Voilà signifiés l’ambiguïté du prêtre qui, torturé par le désir, écoute les aveux troublants et dont la sévérité et l’intolérance sont à la mesure des tourments.

Faisons maintenant un parallèle entre les deux crimes du prêtre.

 Ils témoignent, l’un comme l’autre, d’une folie sadique dont le narrateur se fait d’ailleurs le porte-parole complaisant. L’écrasant sous ses pieds, lui fit mettre au monde un dernier petit trouve son écho dans tombant au fond, s’y creva comme un œuf (l’œuf étant considéré comme symbole de vie et de fécondité). Il semble y avoir une étroite interaction entre le fait de donner la vie et de donner la mort : le prêtre tue parce qu’il ne peut donner la vie. En cela, il est détourné de sa vocation première, donc inutile, voire dangereux, aux yeux de la nature, et à éliminer (cf supra).

 Élargissement

 Nous retrouvons ici le thème que Baudelaire développe dans l’Éloge du maquillage (retranscrit page suivante) : la nature livrée à elle-même est perverse, criminelle ; la dignité de l’homme est dans l’artificiel, expression de sa civilité.

 Maupassant a-t-il à ce sujet les mêmes opinions que Baudelaire ? Il est difficile de l’affirmer. Ici, il illustre la lutte exacerbée jusqu’à la folie (folie du prêtre, folie de Maupassant) entre la loi de Dieu et la loi de la nature. Bien sûr, il tempère ce que son texte pourrait avoir d’excessivement anticlérical par des justifications psychologiques (angoisse, folie) et par la description de paroissiens grossiers, bestiaux, où abondent les comparaisons animalières ; mais le prêtre lui-même n’échappe pas à cette bestialisation, puisqu’il tire comme un cheval et halète.

 A ce point de l’analyse, on peut rappeler que Maupassant appartenait au mouvement naturaliste (recherche personnelle), qu’il dépasse d’ailleurs par son destin personnel tragique.

  Charles Baudelaire, XI. Eloge du maquillage

source : http://gallica.bnf.fr/scripts/ConsultationTout.exe?O=N101426&E=0 

début de l'article

 

Il est une chanson, tellement triviale et inepte qu'on ne peut guère la citer dans un travail qui a quelques prétentions au sérieux, mais qui traduit fort bien, en style de vaudevilliste, l'esthétique des gens qui ne pensent pas. La nature embellit la beauté! Il est présumable que le poète, s'il avait pu parler en français, aurait dit: La simplicité embellit la beauté! ce qui équivaut à cette vérité, d'un genre tout à fait inattendu: Le rien embellit ce qui est.

 

La plupart des erreurs relatives au beau naissent de la fausse conception du dix-huitième siècle relative à la morale. La nature fut prise dans ce temps-là comme base, source et type de tout bien et de tout beau possibles. La négation du péché originel ne fut pas pour peu de chose dans l'aveuglement général de cette époque. Si toutefois nous consentons à en référer simplement au fait visible; à l'expérience de tous les âges et à la Gazette des Tribunaux, nous verrons que la nature n'enseigne rien, ou presque rien, c'est-à-dire qu'elle contraint l'homme à dormir, à boire, à manger, et à se garantir, tant bien que mal, contre les hostilités de l'atmosphère. C'est elle aussi qui pousse l'homme à tuer son semblable, à le manger, à le séquestrer, à le torturer; car, sitôt que nous sortons de l'ordre des nécessités et des besoins pour entrer dans celui du luxe et des plaisirs, nous voyons que la nature ne peut conseiller que le crime. C'est cette infaillible nature qui a créé le parricide et l'anthropophagie, et mille autres abominations que la pudeur et la délicatesse nous empêchent de nommer. C'est la philosophie (je parle de la bonne), c'est la religion qui nous ordonne de nourrir des parents pauvres et infirmes. La nature (qui n'est pas autre chose que la voix de notre intérêt) nous commande de les assommer. Passez en revue, analysez tout ce qui est naturel, toutes les actions et les désirs du pur homme naturel, vous ne trouverez rien que d'affreux. Tout ce qui est beau et noble est le résultat de la raison et du calcul. Le crime, dont l'animal humain a puisé le goût dans le ventre de sa mère, est originellement naturel. La vertu, au contraire, est artificielle, surnaturelle, puisqu'il a fallu, dans tous les temps et chez toutes les nations, des dieux et des prophètes pour l'enseigner à l'humanité animalisée, et que l'homme, seul, eût été impuissant à la découvrir. Le mal se fait sans effort, naturellement, par fatalité; le bien est toujours le produit d'un art. Tout ce que je dis de la nature comme mauvaise conseillère en matière de morale, et de la raison comme véritable rédemptrice et réformatrice, peut être transporté dans l'ordre du beau. Je suis ainsi conduit à regarder la parure comme un des signes de la noblesse primitive de l'âme humaine. Les races que notre civilisation, confuse et pervertie, traite volontiers de sauvages, avec un orgueil et une fatuité tout à fait risibles, comprennent, aussi bien que l'enfant, la haute spiritualité de la toilette. Le sauvage et le baby témoignent, par leur aspiration naïve vers le brillant, vers les plumages bariolés, les étoffes chatoyantes, vers la majesté superlative des formes artificielles, de leur dégoût pour le réel, et prouvent ainsi, à leur insu, l'immatérialité de leur âme. Malheur à celui qui, comme Louis XV (qui fut non le produit d'une vraie civilisation, mais d'une récurrence de barbarie) pousse la dépravation jusqu'à ne plus goûter que la simple nature!

 

La mode doit donc être considérée comme un symptôme du goût de l'idéal surnageant dans le cerveau humain au-dessus de tout ce que la vie naturelle y accumule de grossier, de terrestre et d'immonde, comme une déformation sublime de la nature, ou plutôt comme un essai permanent et successif de réformation de la nature. Aussi a-t-on sensément fait observer (sans en découvrir la raison) que toutes les modes sont charmantes, c'est-à-dire relativement charmantes, chacune étant un effort nouveau, plus ou moins heureux, vers le beau, une approximation quelconque d'un idéal dont le désir titille sans cesse l'esprit humain non satisfait. Mais les modes ne doivent pas être, si l'on veut bien les goûter, considérées comme choses mortes; autant vaudrait admirer les défroques suspendues, lâches et inertes comme la peau de saint Barthélemy, dans l'armoire d'un fripier. Il faut se les figurer vitalisées, vivifiées par les belles femmes qui les portèrent. Seulement ainsi on en comprendra le sens et l'esprit. Si donc l'aphorisme: Toutes les modes sont charmantes, vous choque comme trop absolu, dites, et vous serez sûr de ne pas vous tromper: Toutes furent légitimement charmantes.

 

La femme est bien dans son droit, et même elle accomplit une espèce de devoir en s'appliquant à paraître magique et surnaturelle; il faut qu'elle étonne, qu'elle charme; idole, elle doit se dorer pour être adorée. Elle doit donc emprunter à tous les arts les moyens de s'élever au-dessus de la nature pour mieux subjuguer les cœurs et frapper les esprits. Il importe fort peu que la ruse et l'artifice soient connus de tous, si le succès en est certain et l'effet toujours irrésistible. C'est dans ces considérations que l'artiste philosophe trouvera facilement la légitimation de toutes les pratiques employées dans tous les temps par les femmes pour consolider et diviniser, pour ainsi dire, leur fragile beauté. L'énumération en serait innombrable; mais, pour nous restreindre à ce que notre temps appelle vulgairement maquillage, qui ne voit que l'usage de la poudre de riz, si niaisement anathématisé par les philosophes candides, a pour but et pour résultat de faire disparaître du teint toutes les taches que la nature y a outrageusement semées, et de créer une unité abstraite dans le grain et la couleur de la peau, laquelle unité, comme celle produite par le maillot, rapproche immédiatement l'être humain de la statue, c'est-à-dire d'un être divin et supérieur? Quant au noir artificiel qui cerne l'œil et au rouge qui marque la partie supérieure de la joue, bien que l'usage en soit tiré du même principe, du besoin de surpasser la nature, le résultat est fait pour satisfaire à un besoin tout opposé. Le rouge et le noir représentent la vie, une vie surnaturelle et excessive; ce cadre noir rend le regard plus profond et plus singulier, donne à l'œil une apparence plus décidée de fenêtre ouverte sur l'infini; le rouge, qui enflamme la pommette, augmente encore la clarté de la prunelle et ajoute à un beau visage féminin la passion mystérieuse de la prêtresse.

 

Ainsi, si je suis bien compris, la peinture du visage ne doit pas être employées dans le but vulgaire, inavouable, d'imiter la belle nature, et de rivaliser avec la jeunesse. On a d'ailleurs observé que l'artifice n'embellissait pas la laideur et ne pouvait servir que la beauté. Qui oserait assigner à l'art la fonction stérile d'imiter la nature? Le maquillage n'a pas à se cacher, à éviter de se laisser deviner; il peut, au contraire, s'étaler, sinon avec affectation, au moins avec une espèce de candeur.

Je permets volontiers à ceux-là que leur lourde gravité empêche de chercher le beau jusque dans ses plus minutieuses manifestations, de rire de mes réflexions et d'en accuser la puérile solennité; leur jugement austère n'a rien qui me touche; je me contenterai d'en appeler auprès des véritables artistes, ainsi que des femmes qui ont reçu en naissant une étincelle de ce feu sacré dont elles voudraient s'illuminer tout entières.

 

 Guy de Maupassant, Le saut du berger

Texte publié dans Gil Blas du 9 mars 1882 sous la signature de Maufrigneuse.

Source : http://un2sg4.unige.ch/athena/selva/maupassant/textes/saut.html

début de l'article

 De Dieppe au Havre la côte présente une falaise ininterrompue, haute de cent mètres environ, et droite comme une muraille. De place en place, cette grande ligne de rochers blancs s'abaisse brusquement, et une petite vallée étroite, aux pentes rapides couvertes de gazon ras et de joncs marins, descend du plateau cultivé vers une plage de galet où elle aboutit par un ravin semblable au lit d'un torrent. La nature a fait ces vallées, les pluies d'orages les ont terminées par ces ravins, entaillant ce qui restait de falaise, creusant jusqu'à la mer le lit des eaux qui sert de passage aux hommes.

 Quelquefois un village est blotti dans ces vallons, où s'engouffre le vent du large.

 J'ai passé l'été dans une de ces échancrures de la côte, logé chez un paysan, dont la maison, tournée vers les flots, me laissait voir de ma fenêtre un grand triangle d'eau bleue encadrée par les pentes vertes du val, et tachée parfois de voiles blanches passant au loin dans un coup de soleil.

 Le chemin allant vers la mer suivait le fond de la gorge, et brusquement s'enfonçait entre deux parois de marne, devenait une sorte d'ornière profonde, avant de déboucher sur une belle nappe de cailloux roulés, arrondis et polis par la séculaire caresse des vagues.

Ce passage encaissé s'appelle le "Saut du Berger".

Voici le drame qui l'a fait ainsi nommer.

 "On raconte qu'autrefois ce village était gouverné par un jeune prêtre austère et violent. Il était sorti du séminaire plein de haine pour ceux qui vivent selon les lois naturelles et non suivant celles de son Dieu. D'une inflexible sévérité pour lui-même, il se montra pour les autres d'une implacable intolérance ; une chose surtout le soulevait de colère et de dégoût : l'amour. S'il eût vécu dans les villes, au milieu des civilisés et des raffinés qui dissimulent derrière les voiles délicats du sentiment et de la tendresse, les actes brutaux que la nature commande, s'il eût confessé dans l'ombre des grandes nefs élégantes les pécheresses parfumées dont les fautes semblent adoucies par la grâce de la chute et l'enveloppement d'idéal autour du baiser matériel, il n'aurait pas senti peut-être ces révoltes folles, ces fureurs désordonnées qu'il avait en face de l'accouplement malpropre des loqueteux dans la boue d'un fossé ou sur la paille d'une grange.

 Il les assimilait aux brutes, ces gens-là qui ne connaissaient point l'amour, et qui s'unissaient seulement à la façon des animaux ; et il les haïssait pour la grossièreté de leur âme, pour le sale assouvissement de leur instinct, pour la gaieté répugnante des vieux lorsqu'ils parlaient encore de ces immondes plaisirs.

Peut-être aussi était-il, malgré lui, torturé par l'angoisse d'appétits inapaisés et sourdement travaillé par la lutte de son corps révolté contre un esprit despotique et chaste.

 Mais tout ce qui touchait à la chair l'indignait, le jetait hors de lui ; et ses sermons violents, pleins de menaces et d'allusions furieuses, faisaient ricaner les filles et les gars qui se coulaient des regards en dessous à travers l'église ; tandis que les fermiers en blouse bleue et les fermières en mante noire se disaient au sortir de la messe, en retournant vers la masure dont la cheminée jetait sur le ciel un filet de fumée bleue : "I' ne plaisante pas là-dessus, mo'sieu le curé."

 Une fois même et pour rien il s'emporta jusqu'à perdre la raison. Il allait voir une malade. Or, dès qu'il eut pénétré dans la cour de la ferme, il aperçut un tas d'enfants, ceux de la maison et ceux des voisins, attroupés autour de la niche du chien. Ils regardaient curieusement quelque chose, immobiles, avec une attention concentrée et muette. Le prêtre s'approcha. C'était la chienne qui mettait bas. Devant sa niche, cinq petits grouillaient autour de la mère qui les léchait avec tendresse, et, au moment où le curé allongeait sa tête par-dessus celles des enfants, un sixième petit toutou parut. Tous les galopins alors, saisis de joie, se mirent à crier en battant des mains : "En v'là encore un, en v'là encore un ! "C'était un jeu pour eux, un jeu naturel où rien d'impur n'entrait ; ils contemplaient cette naissance comme ils auraient regardé tomber des pommes. Mais l'homme à la robe noire fut crispé d'indignation, et la tête perdue, levant son grand parapluie bleu, il se mit à battre les enfants. Ils s'enfuirent à toutes jambes. Alors lui, se trouvant seul en face de la chienne en gésine, frappa sur elle à tour de bras. Enchaînée elle ne pouvait s'enfuir, et comme elle se débattait en gémissant, il monta dessus, l'écrasant sous ses pieds, lui fit mettre au monde un dernier petit, et il l'acheva à coup de talon. Puis il laissa le corps saignant au milieu des nouveau-nés, piaulants et lourds, qui cherchaient déjà les mamelles.

 Il faisait de longues courses, solitairement, à grands pas, avec un air sauvage.

 Or, comme il revenait d'une promenade éloignée, un soir du mois de mai, et qu'il suivait la falaise en regagnant le village, un grain furieux l'assaillit. Aucune maison en vue, partout la côte nue que l'averse criblait de flèches d'eau.

 La mer houleuse roulait ses écumes, et les gros nuages sombres accouraient de l'horizon avec des redoublements de pluie. Le vent sifflait, soufflait, couchait les jeunes récoltes, et secouait l'abbé ruisselant, collait à ses jambes la soutane traversée, emplissait de bruit ses oreilles et son cœur exalté de tumulte.

 Il se découvrit, tendant son front à l'orage, et peu à peu il approchait de la descente sur le pays. Mais une telle rafale l'atteignit qu'il ne pouvait plus avancer, et soudain, il aperçut auprès d'un parc à moutons la hutte ambulante d'un berger.

 C'était un abri, il y courut.

 Les chiens fouettés par l'ouragan ne remuèrent pas à son approche ; et il parvint jusqu'à la cabane en bois, sorte de niche perchée sur des roues, que les gardiens des troupeaux traînent, pendant l'été, de pâturage en pâturage.

 Au-dessus d'un escabeau, la porte basse était ouverte, laissant voir la paille du dedans. Le prêtre allait entrer quand il aperçut dans l'ombre un couple amoureux qui s'étreignait. Alors, brusquement, il ferma l'auvent et l'accrocha ; puis, s'attelant aux brancards, courbant sa taille maigre, tirant comme un cheval, et haletant sous sa robe de drap trempée, il courut, entraînant vers la pente rapide, la pente mortelle, les jeunes gens surpris enlacés, qui heurtaient la cloison du poing, croyant sans doute à quelque farce d'un passant.

 Lorsqu'il fut au haut de la descente, il lâcha la légère demeure, qui se mit à rouler sur la côte inclinée.

Elle précipitait sa course, emportée follement, allant toujours plus vite, sautant, trébuchant comme une bête, battant la terre de ses brancards.

 Un vieux mendiant blotti dans un fossé la vit passer, d'un élan, sur sa tête et il entendit des cris affreux poussés dans le coffre de bois.

 Tout à coup elle perdit une roue arrachée d'un choc, s'abattit sur le flanc, et se remit à dévaler comme une boule, comme une maison déracinée dégringolerait du sommet d'un mont, puis, arrivant au rebord du dernier ravin, elle bondit en décrivant une courbe et, tombant au fond, s'y creva comme un oeuf.

 On les ramassa l'un et l'autre, les amoureux, broyés, pilés, tous les membres rompus, mais étreints, toujours, les bras liés aux cous dans l'épouvante comme pour le plaisir.

 Le curé refusa l'entrée de l'église à leurs cadavres et sa bénédiction à leurs cercueils.

 Et le dimanche, au prône, il parla avec emportement du septième commandement de Dieu, menaçant les amoureux d'un bras vengeur et mystérieux, et citant l'exemple terrible des deux malheureux tués dans leur péché.

 Comme il sortait de l'église, deux gendarmes l'arrêtèrent.

 Un douanier gîté dans un trou de garde avait vu. Il fut condamné aux travaux forcés.

 Et le paysan dont je tiens cette histoire ajouta gravement :

 - Je l'ai connu, moi, monsieur. C'était un rude homme tout de même, mais il n'aimait pas la bagatelle.

 début de l'article

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