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SOMMAIRE 

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 Version actualisée (mars 2003), et avec de nouvelles annexes, de l’article paru dans LMDP, numéro 45, mai 1985. Mise à jour 07.2017

© LMDP Copie autorisée pour usage pédagogique non lucratif et avec mention de la source

Annexes:
Un fait divers du Soir qui porte bien son titre

L’Étranger de Camus rapporté comme un fait divers

Une nouvelle policière écrite par les élèves d’une classe de 3e transition, à partir d’un fait divers réel.

Bibliographie

Découverte et utilisation des techniques romanesques

 Récit de Guy Peeters, CSG & IFM, Saint-Gilles (Bruxelles)

 Apprendre à lire est une œuvre de longue haleine. Entendre « ânonner » certains élèves de 16 ans qui  accompagnent leur lecture d’un doigt hésitant qui recherche les syllabes est la preuve que tout n’est pas fini à la sortie de l’école primaire. Cependant on peut espérer que, dans la majorité des cas, l’élève aura dépassé le stage du décryptage et que l’apprentissage de la lecture au niveau qui nous concerne (le degré secondaire supérieur) pourra viser à des activités d’un autre type.

 La lecture met en œuvre la connaissance de techniques qui sont liées aux textes que l’on appréhende. On a bien compris dans l’esprit de la rénovation de l’enseignement du français que la multiplicité des approches permet à l’élève de développer ses facultés de lecteur.

 Je voudrais ici présenter un certain nombre de démarches qui touchent plus particulièrement à la lecture du  récit. Dans ce parcours, un certain nombre de données théoriques sont indispensables. Étudier un récit, c’est aller à la recherche d’une série d’éléments qui servent à la confection d’un tissu : le texte, du latin texere. On étudiera ainsi la construction et la fonction des personnages, le découpage temporel, l’utilisation de l’espace, le genre de narration, les points de vue. On pourra s’intéresser également au rythme d’un récit en étudiant  l’importance respective de la description, de la narration et du dialogue pour aboutir à la notion de rythme (chez Balzac, pour les élèves, le rythme est trop lent car il y a trop de description). Il y a lieu aussi d’initier les élèves à la notion de style, chose qui leur paraît bien lointaine car assez abstraite ; certains outils, cependant, permettent de rendre cette étude plus concrète : je songe à l’examen des variantes relevées chez les écrivains, aux pastiches tellement parlant par leur sens de la caricature, aux écarts stylistiques dont il faut démonter le mécanisme pour arriver absolument à la valeur significative (il faut faire une chasse effrénée à la paraphrase).

 Le texte est là, n’oublions pas ce qui l’entoure. Une bonne approche biographique demeure d’un intérêt incontestable. S’intéresser au retentissement d’une œuvre à travers la critique de son époque permet de jeter un éclairage que nous avons souvent tendance à négliger alors qu’il révèle le choc sur les idées morales, sociales et esthétiques d’une société. Flaubert, Baudelaire, Zola et Hugo ont dérangé bien desesprits de leur temps avant de devenir des auteurs « classiques » et, aux yeux des élèves, « conservateurs ».

 Enfin, ne négligeons pas le contexte historique et social de l’œuvre qui mérite souvent aussi qu’on s’y arrête. Dans la mesure où un texte est toujours nourri de ce contexte.

 Voilà beaucoup de matières, penseront certains. Il va de soi qu’il ne s’agit pas dans nos classes de produire des écrivains mais de montrer aux élèves que tout art nécessite une technique et une réflexion sur la technique. Combien de fois n’avons-nous pas entendu de la bouche d’un étudiant : « Mais enfin, est-ce que cet auteur a pensé à tout ça ! » Si déjà nous n’entendions plus ce genre de question nous aurions remporté un grand succès car l’élève aurait compris que l’auteur y a pensé et pourquoi il y a pensé.

 En outre, cette absence de souci de la technique rend les élèves démunis lorsque eux-mêmes doivent porter un jugement sur un texte. En effet, qu’entendons-nous ? «Le vocabulaire est bien choisi.», «le vocabulaire est facile», «ça manque d’action», «on entre bien dans la peau des personnages». Réponses attristantes ; avons-nous bien eu toujours le souci de leur montrer ce qui était à observer avant de leur demander d’observer et de juger.

 Voici le genre d’activités que je propose pour illustrer ce deuxième aspect. Je présente aux élèves un fait divers extrait de la presse quotidienne (voir l’exemple fourni en annexe) et je leur demande, en s’en inspirant, d’écrire les premières pages d’un roman. Je justifie auprès d’eux cette démarche en rappelant que Stendhal a composé Le Rouge et le Noir à partir d’un entrefilet paru dans la presse (l’exécution d’Antoine Berthet, guillotiné en février 1828, pour avoir tiré un coup de pistolet dans une église contre une dame), que Madame Bovary a été inspirée à Flaubert par l’observation du destin d’un ancien élève de son père (Eugène Delamare, médecin à Ry, dont l’épouse s’était suicidée), que Victor Hugo a créé Jean Valjean à partir d’une « chose vue » qu’il rapporte dans ses carnets à la date du 26 février 1846 (l’arrestation d’un voleur de pain).

 Il est évident qu’on pourrait prendre du temps pour analyser la technique du fait divers, mais ce n’est pas l’objet direct de cet article.

 Les élèves ont donc composé leur récit ; c’est au moment de la correction que le plus gros du travail commence pour le professeur. On aura en effet devant soi une mine de problèmes à résoudre. Je me bornerai ici à rappeler les plus fréquents.

 Le choix du narrateur et l’utilisation des points de vue

 L’un aura choisi de présenter la confession du meurtrier en prison, un autre présentera un compte rendu du procès, un troisième utilisera la technique du roman traditionnel ou du roman policier. Une première certitude : les élèves auront réfléchi à une technique avant de choisir et auront recherché un effet de mise en scène. Deuxième certitude : leur sens de la logique narrative laisse parfois à désirer — un récit commence en je et se poursuit en nous ou en il— : l’exercice sert donc aussi de test pour vérifier si l’élève maîtrise les éléments théoriques étudiés par ailleurs.

 Le rythme du récit

Beaucoup d’action et de dialogue chez les élèves, déformés peut-être par la bande dessinée, un certain cinéma, une certaine télévision. La description ne les intéresse visiblement pas et construire un personnage leur semble vraiment très difficile (une remédiation doit intervenir à ce stade à l’aide d’exercices appropriés). Certains élèves ont même terminé leur roman en quelques pages, comme s’ils s’étaient livrés à une activité « d’amplification de fait divers ».

Le ton et le climat

début de l'article

Peu de dominante dans tous ces récits : une écriture un peu transparente, uniquement utilisée à aligner des faits et des gestes, des dialogues presque monosyllabiques et de sommaires indications scéniques. Absence de ton : l’écriture n’introduit pas de distance par rapport au sujet (humour, ironie, pitié, etc.). Absence de climat ; comme la narration néglige l’aspect descriptif, on a affaire à des êtres un peu  irréels qui traversent un monde inconsistant.

Les moyens d’expression

Récit au présent ou au passé ? Un autre choix à faire. Si la manipulation des temps du discours ne présente pas trop de difficultés, il n’en va pas de même lorsque les élèves se mettent à jongler avec les passés simples. D’utiles révisions grammaticales s’imposent à ce moment, notamment l’emploi des modes et la concordance des temps, correctement orthographiés bien entendu, bien entendu...

Question de vocabulaire. Les élèves se voient dans l’obligation d’utiliser un vocabulaire souvent inhabituel pour eux ; comment signifier tel sentiment ou tel autre, comment s’appelle l’endroit où se tient l’accusé au Palais de Justice, qu’est-ce que « la partie civile » et qu’est-ce que « le Jury » ? Ils doivent aussi concilier leur propre récit et le discours de leurs personnages. Se pose alors le problème des niveaux de langue (comment parle un fermier Hesbignon, un gamin parisien, un ouvrier marocain de chez Volkswagen, un notaire spadois…)

Le traitement de la parole rapportée : il n’est pas simple de passer du discours direct à l’indirect ou à l’indirect libre. On peut en montrer de parfaits exemples chez Zola.

*

L’exercice peut paraître raté. Il n’en est rien, rassurez-vous. En effet, dans la panoplie des travaux que nous proposons à nos élèves, il en est qui servent de contrôle et qui fourniront des notes, mais il en est aussi qui servent d’aliment pour le cours. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre ma proposition.

 Qu’est-ce qui a été positif dans cet exercice ? Je suis intimement persuadé, et j’ai pu le constater, que les élèves ont trouvé une plus grande liberté, une plus grande satisfaction à écrire. Ils ont découvert que l’expression de leur imagination peut être réjouissante, mais qu’elle doit aussi s’imposer des contraintes qui sont celles d’une technique. La dissertation, pour eux, n’est que contrainte. Ils manifestent d’ailleurs peu de curiosité pour la dissertation de leurs voisins, et on peut les comprendre. Ils ont tout appliqué le même plan et ils ont tous puisé dans le même petit stock d’idées communes. Alors pourquoi s’intéresser à ce que l’autre a écrit puisque c’est la même chose ? Par contre, dans l’exercice que j’ai proposé, ils se sont bien rendu compte qu’ils ont dû choisir (comme l’écrivain : « est-ce qu’il a pensé à ça ? ») et ils sont curieux du choix que les autres ont fait. Et dès lors, d’intéressants débats peuvent s’ouvrir et ils vont pouvoir juger car ils ont acquis une petite connaissance d’une technique. Ils ont même acquis des rudiments de la fonction du critique.

 Utilisés dans les classes du cycle inférieur, des exercices de ce type, mis au niveau des élèves, permettraient peut-être de les amener à une lecture plus rentable déjà et de les faire écrire dans une perspective plus réaliste. La rédaction reste un exercice scolaire, sans débouché, tandis que la pratique des genres de fiction est plus valorisante dans la mesure où elle s’intègre dans une réalité sociale, celle de la communication littéraire.

Guy Peeters

A.        Un fait divers du Soir qui porte bien son titre…

Cour d’Assises de Flandre Occidentale

Tous les ingrédients d’une tragédie conjugale : boisson, infidélité, scènes de coups…            

début de l'article

 La Cour d’Assises de Flandre occidentale entame lundi prochain ses débats dans le procès à charge d’Eric Renard, 34 ans, de Waregem, résidant chez ses parents, Wipstraat 25, à Kruishouten. Renard est accusé d’avoir tué son épouse dont il vivait séparé, Dora Vancampenhout. Les faits se sont produits le 16 novembre 2000, dans le café « Mickey Mouse » à Waregem, qu’exploitait la victime. Il est accusé aussi de tentative de meurtre sur Johan Luik, l’ami de Dora Vancampenhout.

Renard a commencé à travailler à l’âge de 14 ans. Considéré d’abord comme un bon ouvrier, il négligea rapidement son travail lorsqu’il se mit à s’adonner à la boisson. Il fut plusieurs fois licencié. Dora Vancampenhout épousa Renard à l’âge de 17 ans. Le couple eut trois enfants. Au fil du temps, Renard devint de plus en plus l’esclave de la boisson. Cela ne s’améliora pas lorsque le couple reprit le café « Mickey Mouse » à Waregem.

Un an plus tard, Renard perdait son emploi. L’alcool aidant, les scènes de coups commencèrent à se multiplier.

En même temps, Dora Vancampenhout commença à faire quelques entorses à la fidélité conjugale. Elle se mit à fréquenter les Marocains demeurant dans le quartier. Le café, de rentable qu’il était, commença à avoir mauvaise réputation.

Le ménage se disloqua lorsque Dora eut une liaison avec Johan Luik, un célibataire de 23 ans. Une violente dispute opposa les deux hommes au début de juillet 2000. Fin août, Dora alla vivre chez sa mère à Wortegem-Peteghem. Durant la semaine qui suivit, le café « Mickey Mouse » fut exploité par Renard, secondé par sa mère, en fait jusqu’à l’hospitalisation de Renard qui avait ingurgité une trop forte dose de calmants. Durant son séjour à la clinique de Waregem, sa femme revint au café de Waregem. Et Renard s’en alla vivre chez ses parents. Il tenta à plusieurs reprises de renouer avec sa femme.

Le 12 novembre 2000, Johan Luik alla vivre au café « Mickey Mouse ». Au même moment, Dora entama une procédure en divorce. Le 14, Renard tenta une nouvelle fois de faire fléchir sa femme. Deux jours plus tard, le jour des faits, Renard entra au café vers midi. Il but une bière à la cuisine. Nelly préparait le repas. Au cours de la discussion, elle reconnut ouvertement sa liaison avec Johan Luik. Sur quoi, Renard quitta le café pour retourner chez ses parents. Dans la soirée, il quittait le domicile de ses parents, muni d’un fusil de chasse.

Il se rendit au café de Waregem. Renard ouvrit avec violence la porte du café, pointant son arme dans la direction de Luik, attablé avec Dora et d’autres personnes pour une partie de cartes. Feys s’enfuit, poursuivi par Renard. Ne pouvant rattraper son rival, Renard s’en revint au café, abattant sa femme, presque à bout portant. Blessée au ventre, Dora succomba dans la soirée. Avant de s’enfuir, Renard tenta encore de voler l’argent dans la caisse.  

 


B. L’Étranger de Camus rapporté comme un fait divers                                                                    début de l'article

 L’exercice inverse est tout aussi rentable.

Voici un travail d’élève à partir de L’Étranger de Camus ; c'est déjà une analyse du roman.

 

Justice

Le proxénète assassin condamné à mort

de notre envoyée spéciale à Alger, Nathalie Callens

 C’est sans surprise et avec une satisfaction non dissimulée que la salle a écouté le verdict prononcé, au nom du Ministère public, par le Procureur Dupont. Meursault aura donc la tête tranchée très prochainement. A moins que, chose très improbable, le Président de la République ne lui fasse grâce. Nous n’épiloguerons guère sur ce verdict qui honore la Justice française. Rappelons seulement, et très brièvement, les faits.

Ami intime d’un proxénète bien connu du « milieu » algérois (M. Raymond), Meursault entra en contact avec le frère d’une des « amies » de ce personnage douteux. M. Méchoui voulait que sa sœur rompe tout contact avec M. Raymond. Meursault, après une rixe qui eut lieu sur une plage non loin d’Alger, décida de régler le différend définitivement… Il tira un coup de feu mortel sur M. Méchoui, puis il acheva sa victime de quatre balles supplémentaires. M. Méchoui était arabe ; il y a tout lieu de penser que le geste criminel est aussi un crime raciste.

 

Le réquisitoire a mis en lumière le cynisme de l’assassin. Un cynisme qui a sans doute entraîné la sévérité du jury. Qu’on en juge par l’attitude de Meursault lors des obsèques toutes récentes de sa propre mère : la vieille dame avait été abandonnée à l’asile d’Oran par son fils qui savait pertinemment que cette relégation tuerait sa pauvre maman. Le jour des funérailles, Meursault choqua tout le monde par son irrespect (il fuma toute la nuit en veillant la défunte ; il but même le café…) et son insensibilité totale : le soir même des obsèques, il passa la soirée au cinéma (on jouait un film de Fernandel) avec une collègue de bureau ; cette femme devint, cette nuit-là, sa maîtresse.

 

Pareille attitude en dit long sur l’abjection du personnage.

 

Le jury l’a entendu ainsi unanimement. Meursault, qui n’a jamais témoigné d’aucun remords pour son crime, a accueilli sans sourciller sa condamnation à mort.

 

De tels individus ne méritent aucune pitié.

 

début de l'article

 C.        Une nouvelle policière écrite à partir d'un fait divers

En 1993, dans une classe de 3e Transition, j'ai proposé aux élèves d'écrire une nouvelle policière à partir d’un fait divers réel, découvert dans la presse : deux auto-stoppeuses avaient disparu sans laisser de traces. Les ateliers d'écriture n'étaient pas encore fort à la mode. Imaginer une intrigue, des personnages et un décor, découper le récit en épisodes, jouer avec la narration, le discours direct et indirect, avec les temps du récit, ce fut une aventure de plusieurs mois. Et des corrections à n'en plus finir.

 Consécration pour les élèves : la nouvelle fut publiée, en dix livraisons, dans La Lanterne des mois d'avril et mai 1993.

 Je crois bien que, aujourd'hui encore, les anciens élèves de cette classe-là lisent autrement.

 LES AUTO-STOPPEUSES

une nouvelle policière écrite par des élèves de 3e Transition

 Comme chaque matin depuis bientôt 33 ans, l'inspecteur Philippe Charpentier, avait embrassé sa femme à 7 h 15. Il avait ensuite traversé le petit parc, zigzagué dans la rue Mitterrand pour éviter les crottes de chiens, traversé la place du 10 mai 1981, salué les agents en faction devant le commissariat. Il était entré dans son bureau, avait posé son casse-croûte entre le téléphone et la machine à écrire, et constaté, avec satisfaction, qu'il était le premier, comme toujours.

Une heure plus tard, le commissaire l'appela. Il entra calmement dans le bureau.

- Qu'y a-t-il, patron ?

- Ben voilà, Phil, dit le Commissaire qui triturait nerveusement l'élastique de l'énorme dossier qu'il tenait devant lui... Vous vous rappelez l'affaire Tissier-Fresney, les deux jeunes filles disparues il y a quatre ans ?

Philippe Charpentier s'en rappelait comme si c'était hier. Il s'y était cassé les dents. L'unique échec de sa carrière. Aucun indice sérieux, aucun témoin. Son visage s'allongea quelque peu, mais il se reprit bien vite.

- Y a du nouveau ?

- On vient de retrouver le cadavre de Valérie Tissier qui avait été enterré dans le bois de Boussières... Je ne sais à qui confier l'affaire. ça vous plairait de la reprendre ?

Charpentier accepta. Dans le fond, il était plutôt content : il détestait les affaires sans solution.

Revenu dans son bureau, il relut le dossier qu'il connaissait par cœur. Alors qu'il se remémorait tous les détails, le téléphone sonna.

- Charpentier à l'appareil...

- C'est Maréchal. Le patron m'a dit qu'il t'avait chargé du dossier des auto-stoppeuses... Eh bien, Je t'appelle au sujet de la fille Tissier. Tu sais, il n'y a quasi plus que des os... Mais une chose est claire pour le médecin-légiste : elle a été écrasée par un véhicule automobile. Curieux, non ? Je t'envoie le rapport. Salut, j'ai encore beaucoup de boulot.

Charpentier raccrocha. Il fronça les sourcils : ainsi la jeune Valérie aurait été tuée par un chauffard qui aurait enterré le corps... Mais alors, qu'était devenue sa cousine Elisabeth ? Etait-elle morte, elle aussi ?

Sinon, pourquoi, bon Dieu, n'avait-elle jamais reparu?

Il se dirigea vers la fenêtre, son sandwich à la main. Dans la rue, les honnêtes gens déambulaient, le visage fermé. Un couple de sexagénaires bavardait sur le trottoir d'en face. Le petit chien de la plus grosse des commères déféquait sans aucun scrupule devant la boucherie. Charpentier en eut le cœur soulevé. Il jeta rageusement son sandwich dans la poubelle et alluma une pipe. C'est cet ordre-là qu'il défendait...

Demain matin, il irait à Boussières.

*

Le lendemain, la nouvelle qui figurait dans La Lanterne des Vosges surprit tous les villageois. Le petit café de Boussières ne désemplissait pas depuis le matin.

 «UNE MACABRE DECOUVERTE.—Deux jeunes auto-stoppeuses avaient disparu dans des circonstances mystérieuses, il y a quatre ans, à la sortie de Besançon. Le corps de l'une d'entre elles, Valérie Tissier, a été retrouvé vendredi dernier par des ouvriers forestiers : il était enterré dans un bois au sud-est du village de Boussières. Les restes de la malheureuse ont pu être formellement identifiés grâce aux papiers et aux objets contenus dans le sac de voyage qui était enfoui à ses côtés. Ce fait nouveau rouvre, bien évidemment, une enquête qui était restée sans suite. Elle a été confiée à l'inspecteur Charpentier de Besançon. La police demande à toute personne qui aurait des informations concernant les jeunes disparues (dont nous republions les portraits ci-contre) de la contacter immédiatement.»

 Suivait un numéro de téléphone.

Comme toujours, dans ces cas-là, chacun y allait de son commentaire farfelu et de son hypothèse stupide.

- Tiens, regarde le gars avec la moustache qui va entrer... C'est l'inspecteur chargé de l'affaire.

Charpentier poussa la porte vitrée. Il affichait sa mine des mauvais jours. Ses hommes avaient continué de fouiller le bois toute la matinée, en vain: la corps d'Elisabeth, l'autre disparue, restait introuvable. L'inspecteur s'assit au bar et commanda un pastis et un croque-monsieur. La serveuse lui apporta aussitôt un verre généreusement rempli, une carafe d'eau glacée et une chose noirâtre. Il avala son toast à moitié carbonisé. La plupart des consommateurs autour de lui continuaient à commenter l'affaire. Après la surprise et l'émotion, le cynique bon sens avait repris ses droits.

- Avec tous ces poulets dans le bois, on ne pourra même plus chasser tranquillement! Merde alors...

Derrière le comptoir, le patron, « Monsieur Marc », une cigarette à la bouche, essuyait des verres.

Charpentier se dirigea vers lui.

- Vous avez une minute, jeune homme?

- Bien sûr. Vous êtes de la police, je suppose ?

- Inspecteur Charpentier, de la Criminelle, répondit-il en lui poussant sa carte de service sous le nez. Je suppose que vous connaissez la nouvelle ?

- Et comment ! On ne parle que de ça, ici. La plupart ne croient pas que l'assassin puisse être un gars de Boussières... Je pense comme eux. Entre nous, inspecteur, vous auriez un cadavre sur les bras, est-ce que vous iriez l'enterrer à côté de chez vous, dans votre jardin...? Non, n'est-ce pas ?

- C'est moi qui pose les questions, dit Charpentier, un peu vexé. A chacun son métier... Si c'était pourtant quelqu'un du village, vous soupçonneriez l'un ou l'autre ?

Le barman n'hésita pas longtemps.

- Vous savez, tout le monde vous le dira : s'il fallait vraiment chercher une piste ici, c'est du côté de chez Leglote que vous la trouveriez! C'est un vieux musicien qui vit seul de l'autre côté de l'autoroute.

Un gars très bizarre : il ne se montre que rarement dans le village, quand il fait ses courses. Le reste du temps, il se terre dans sa maison à faire on ne sait quoi... Il est veuf depuis plusieurs années déjà...

- Qu'est-ce que ça a de bizarre ?

Les yeux du barman brillèrent d'un éclat plus vif. Il laissa passer quelques secondes avant de continuer, comme s'il voulait ménager son effet.

- C'est que sa femme n'est pas morte dans son lit, monsieur l'inspecteur... On l'a retrouvée près de la rivière, étranglée, après avoir été rouée de coups ! La police a conclu, faute de preuves, que c'était l’œuvre d'un rôdeur. On n'a évidemment jamais arrêté personne... Mais dans le village, monsieur l'inspecteur, tout le monde pense que Leglote a fait le coup ! Pour sûr, c'est un détraqué... Une sorte de Dominici... Vous savez, ça n'étonnerait personne ici d'apprendre qu'il a enlevé les jeunes filles pour "s'amuser" un peu avec, avant de les tuer...

*

La porte s'entrouvrit et laissa passer quelques rayons de lumière dans la chambre habituellement plongée dans la pénombre. Il y avait un lit dans un coin et un lavabo dans l'autre. En face du lavabo, une porte donnait accès aux toilettes. Une petite lampe, posée à même le béton, dispensait une lumière faiblarde. Des débris alimentaires jonchaient le sol.

La lumière réveilla Elisabeth. Elle ouvrit les yeux. Un sinistre désespoir s'y lisait : cela faisait plus de quatre ans qu'elle était enfermée dans cette pièce. Elle avait bien essayé de s'enfuir. En vain: la porte était pourvue d'une solide serrure.

Au fil du temps, elle s'était rendu compte qu'elle se trouvait dans une cave ou dans un sous-sol que le soleil n'atteignait pas. Celui qui la séquestrait accédait à sa chambre en descendant un long escalier. C'est lui qui venait d'entrer : un homme mince et de grande taille, une éternelle cigarette aux lèvres. Il avait l'air très en colère. Élisabeth le redoutait. ہ plusieurs reprises déjà, il s'était montré agressif et brutal envers elle. Un jour, il lui avait envoyé une boîte de conserves en plein visage ; une autre fois, il l'avait rouée de coups de pied. Cette fois, il semblait carrément hors de lui.

- Par ta faute, je risque des ennuis. J'aurais dû me débarrasser de toi en même temps que de ta copine. Je serais tranquille, maintenant ! Tu ne perds rien pour attendre !

Il jeta plutôt qu'il ne posa le plateau de nourriture au pied du lit et disparut en marmonnant des jurons. La porte claqua et Elisabeth entendit le bruit caractéristique de la lourde porte suivi d'un tour de clé rageur.

Elle pleura longuement. Combien de temps se passerait encore avant qu'on ne vienne la délivrer ?

Malgré tout, elle voulait garder quelque illusion. La police était peut-être enfin sur les traces de son ravisseur. Ce matin, il ne lui avait rien apporté. اa faisait trois jours qu'elle n'avait reçu que de l'eau.

Assurément, cet assassin devait être gêné par quelque chose.  

début de l'article

*

Charpentier marchait depuis une demi-heure, lorsqu'il aperçut la mai-son de cet homme que la rumeur publique accusait de meurtre.

Il frappa à la porte. Assez vite Leglote apparut, les cheveux en désordre, les yeux profondément cernés. Il fit entrer l'inspecteur dans une vaste salle de séjour, illuminée par une grande fenêtre. Des meubles anciens parfaitement cirés, un grand piano à queue, des fauteuils, quelques bouquets de fleurs créaient une atmosphère rassurante et sereine.

Les présentations furent vite faites. Leglote ne sembla pas surpris de la démarche de l'inspecteur.

- Voulez-vous une tasse de thé ?

- Volontiers, répliqua Charpentier qui venait de prendre place dans le fauteuil qui faisait dos à la fenêtre. Une vieille habitude, question de pouvoir observer son interlocuteur en pleine lumière.

- Vous vivez seul ici, M. Leglote ?

- La plupart du temps, oui, mais, en ce moment, ma nièce, Béatrice, passe les vacances avec moi... Ce n'est sans doute pas pour savoir ça que vous vous êtes déplacé jusqu'ici.

- Effectivement. M. Leglote, j'aimerais en fait vous poser quelques questions au sujet de votre femme.

Leglote se raidit. Ses yeux se tournèrent vers le portrait qui trônait au-dessus du piano : dix ans déjà que celle qu'il avait tant aimée n'était plus de ce monde. Il essuya discrètement les larmes qui coulaient sur son visage.

- Vous n'ignorez pas, pour-suivit Charpentier, que dans le village on vous accuse d'avoir assassiné votre épouse...

Leglote eut un geste d'impuissance et de lassitude.

- Inspecteur, les gens sont méchants. Dans le malheur qui m'a frappé, je n'ai reçu de leur part aucun soutien, aucune marque de sympathie. Je les fréquente désormais le moins possible et je vis retiré dans ce bois. اa aussi, ça les fait jaser... Que m'importe !... J'aurais bien aimé partir, loin d'ici. Mais je suis vieux, je me déplace difficilement et je n'ai même plus la possibilité d'utiliser ma voiture. Je ne vois plus très clair et mon oculiste m'a fait retirer le permis de conduire il y a cinq ans...

Si Leglote ne mentait pas —et ce serait facile à vérifier—, Charpentier pouvait donc le rayer de la liste des suspects.

Charpentier acheva de boire la tasse de thé que la nièce de Leglote lui avait apporté ; une grande fille blonde vêtue d'un jean élimé, d'un t-shirt orange super-collant et de baskets. Elle avait écouté toute la conversation.

- M'sieur l'inspecteur, vous avez tort de vous acharner sur mon oncle Joseph : il n'a jamais fait de mal à une mouche et tout ce qu'on peut lui reprocher, comme disait ma tante, c'est d'avoir exécuté quelques Polonaises... Pauvre Chopin !

La nièce sortit. L'inspecteur échangea encore quelques banalités avec le vieil homme, s'excusa de l'avoir importuné et prit congé de lui.

*

Leglote mis hors cause, vers qui Charpentier porterait-il ses soupçons ? Il retraversa la forêt sans rencontrer âme qui vive. Seul le chant des oiseaux et le frémissement des feuilles animaient les bois. Enfin, au bout d'un interminable sentier, il aperçut la pointe du clocher de Boussières. Il était midi. Arrivé sur la place de l'église, il remarqua un groupe de jeunes femmes qui attendaient impatiemment la sortie de l'école. Une des mères se détacha du groupe et vint à sa rencontre : c'était Cathy, la serveuse du café de Boussières.

- Excusez-moi de vous aborder ainsi, inspecteur... Allez-vous bientôt arrêter le coupable ? J'ai deux enfants, et l'idée qu'un assassin court en liberté dans notre village... est là... tout près de nous, peut- être...

Le visage de Cathy était bouleversé par l'anxiété. Elle re-gardait à droite et à gauche, fébrilement, comme si elle se sentait épiée.

- Rassurez-vous, Madame. J'imagine ce que vous ressentez, mais, très franchement, je ne crois pas que le meurtrier se prépare en ce moment à commettre un nouveau forfait. Il n'a pas intérêt à se faire remarquer maintenant...

- Inspecteur, je voulais vous dire... J'ai remarqué...

Cathy s'interrompit. La cloche venait de retentir dans la cour de l'école ; les enfants sortaient et cherchaient leurs parents. Deux charmants bambins accoururent vers elle. Elle se pencha vers eux et les embrassa.

- Excusez-moi, monsieur, je dois y aller maintenant...

L'inspecteur lui tendit un morceau de papier sur lequel il venait de griffonner un numéro de téléphone. Si elle apprenait quelque chose, elle pouvait appeler de jour comme de nuit. Cathy s'éloigna rapidement, tenant ses enfants par la main. Une chouette femme, se dit Charpentier ; son mari, si elle en avait un, avait bien de la chance. L'inspecteur regagna sa voiture garée à quelques mètres de là, devant le café. Monsieur Marc, sur le pas de sa porte, le salua distraitement.

Philippe Charpentier reprit la route de Besançon. Il alluma sa radio. Un pianiste "exécutait" une Polonaise de Chopin... L'inspecteur songea quelques instants au t-shirt orange de la nièce de Leglote... Il chassa vite cette pensée pour revenir à des choses plus sérieuses. Cathy l'intriguait : elle en savait plus que ce qu'elle n'avait dit. Il était quasi sûr qu'elle l'appellerait bientôt.

Le lendemain, à 7 h 50, Marc s'apprêtait à ouvrir son café.  

début de l'article

*

- Cathy, passe un coup de torchon sur les tables et range les chaises. Je vais chercher du bourgogne à la cave.

Il disparut dans la trappe, derrière le comptoir. Cathy, qui s'affairait à effacer les traces de vin de la veille, se redressa, étonnée. Pourquoi, diable, son patron était-il encore une fois descendu à la cave en emportant un sandwich ? C'est ça qu'elle aurait voulu dire à Charpentier.

Elle en aurait le cœur net. Cathy se dirigea vers la trappe. Marc s'était éloigné. Elle descendit sans bruit les marches d'un escalier très raide et se retrouva dans un couloir fort sombre, encombré de bouteilles et de tonneaux. C'était la première fois qu'elle descendait là : Marc le lui avait toujours interdit, disant que c'était trop dangereux, trop glissant, qu'il se chargeait de tout.

Le cœur de Cathy battait si fort qu'il lui fallut quelques secondes pour entendre, venant d'une des deux pièces qui s'ouvraient au fond du couloir, le bruit d'une conversation ou, plutôt, d'une dispute. C'était la voix de Marc, assourdie par la porte fermée, qui dominait l'autre : il menaçait quelqu'un qui répondait par des supplications et des gémissements. Cette deuxième voix était celle d'un enfant ou d'une jeune fille.

La porte du fond s'ouvrit et se referma brutalement. Marc s'avançait rapidement dans la direction de Cathy. Celle-ci, affolée, se colla contre le mur sous l'escalier et retint son souffle. Son patron arriva à sa

hauteur et gravit l'escalier sans remarquer sa présence.

Cathy était aux abois. Que faire à présent? Remonter, et tomber sur Marc... Sans réfléchir davantage, elle gagna le fond du couloir. La sueur coulait de son front et troublait sa vue. Jamais elle n'avait eu aussi peur. Elle colla son oreille à la porte de gauche : quelqu'un sanglotait à l'intérieur. Cathy frappa très légèrement.

Les pleurs cessèrent. Une voix faible et enrouée articula avec peine :

- Au secours ! Il va me tuer... Qui que vous soyez, aidez-moi, sortez-moi d'ici, je vous en supplie... je vous en supplie...

Cathy pesa inutilement sur la poignée de la porte : elle était fermée à clé.

- N'ayez plus peur, je vais chercher du secours... Je serai vite de retour. Mais, qui est-ce?

-Élisabeth... Élisabeth Fresney...

Cathy était abasourdie. Elle se retourna pour sortir de ce lieu maudit. Monsieur Marc qui, ne la voyant plus dans le café, était redescendu subrepticement, lui barra le passage. Il avait un regard de dément. Cathy le sentait prêt à tout ; elle tenta désespérément de passer. Marc la repoussa brutalement, saisit l'une des bouteilles qui se trouvaient alignées le long du mur et la lui fracassa sur la tête. La malheureuse tomba, sans un cri, tuée net.

- Tu en savais trop, salope !... Tu m'aurais dénoncé, dit Marc en jetant loin de lui le goulot de la bouteille.

Dans sa prison, Élisabeth avait entendu le bruit du verre, puis la chute d'un corps. Elle devina que son dernier espoir venait de disparaître.

Marc traîna rapidement le corps de Cathy jusque dans la chambre voisine de celle d'Elisabeth et il ferma la porte à clé. Il tenta ensuite d'éponger le sang qui maculait le sol. Mais il y en avait trop. Il fallait laisser ça pour plus tard. Il remonta, ferma la trappe et courut au premier étage pour se laver les mains et changer de vêtements.

Huit heures... Dans moins de cinq minutes, Jean, le routier, viendrait boire son verre de vin. Et puis, Lemoine passerait prendre ses croissants. Et tous les autres clients matinaux. Marc devait ouvrir au plus vite s'il ne voulait pas éveiller les soupçons.

En effet, Jean était déjà sur le seuil et s'efforçait de voir ce qui se passait à l'intérieur en écrasant son nez sur la vitre.

- Et alors ? Qu'est-ce qui t'arrive ? Il est passé 8 heures, mon vieux... Mais t'es tout pâle... T'aurais fait la java, cette nuit ?

Jean ne se dérida pas.

- Tu prends quelque chose? dit-il machinalement.

- Bien sûr, un petit blanc, comme d'habitude! Où as-tu donc la tête ?

- Euh... Excuse-moi, j'ai beau-coup de travail en ce moment... et en plus, Cathy n'est pas là, ce matin, alors, tu comprends... Y a des jours...

- Cathy n'est pas là ? Elle est malade ?

- Je n'en sais rien, Jean.

- Ah les femmes ! T'as bien raison d'être resté célibataire.

*

Charpentier venait d'arriver à son bureau avec son éternel sandwich. Quelques secondes plus tard, Maréchal frappa à la porte.

- Salut ! Dis, la brigade de Boussières a téléphoné hier vers 19 heures. Le directeur de l'école leur avait signalé qu'un parent d'élève, une certaine Cathy Lenoir, n'était pas venue reprendre ses enfants.

Comme tu m'avais dit que cette dame...

- Bon sang ! Cathy Lenoir ! Je le savais... Pourvu que...

- Le directeur a dit avoir patienté jusqu'à 18 heures 30 avant de contacter la police. Il semblait très inquiet.

Charpentier n'écoutait plus : il avait déjà abandonné son sandwich qui finirait à la poubelle, comme tous les autres, et enfilé son légendaire imper beige.

- Je vais là-bas tout de suite. Signale à ma femme que je ne rentrerai sans doute pas dîner.  

début de l'article

*

Vers 3 heures du matin, Marc ouvrit la porte de la chambre où il avait enfermé Cathy. Le corps était raide et livide. Il prit deux sacs-poubelles sur l'étagère. Un frisson d'horreur lui parcourut le dos. Il mit rapidement le corps de sa victime dans les sacs et lia le tout d'une solide corde qu'il avait eu soin d'apporter.

Marc souleva le cadavre et le transporta jusque dans le garage, derrière le café. Il ouvrit le coffre de la Renault et y jeta son macabre fardeau. Aussitôt après, il s'installa au volant et démarra.

Après un ou deux kilomètres sur la Départementale, il s'engagea, tous feux éteints, dans un chemin forestier assez tortueux. Il s'arrêta à deux cents mètres d'un bâtiment dont il ne distinguait que la masse sombre.

L'obscurité convenait à sa sinistre besogne. Il extirpa avec peine le corps de la voiture et le traîna jusqu'au pied d'un arbre. Il retourna ensuite vers son véhicule pour y prendre la pelle dissimulée sous le siège arrière et il se mit à creuser.

Le patron du café de Boussières ne se doutait pas que, caché derrière un buisson, un témoin observait la scène.

En effet, la nièce de Leglote, Béatrice, rentrée une heure plus tôt d'une très joyeuse soirée avec son petit ami, n'était pas parvenue à trouver le sommeil. Elle s'était finalement levée avec l'intention de se rafraîchir dans la salle de bain. Elle allait se mettre sous la douche, lorsqu'un bruit de moteur avait attiré son attention. Etait-ce son petit ami qui venait la rejoindre ? De la fenêtre du corridor, elle avait alors longuement scruté l'obscurité jusqu'à découvrir enfin une voiture auprès de laquelle une silhouette se déplaçait furtivement.

Intriguée, elle avait renfilé son jean et son t-shirt, et, sans faire aucun bruit, elle était sortie de la maison pour aller voir de plus près ce qui se passait...

A présent, elle tremblait de tous ses membres. L'homme avait jeté un corps dans le trou qu'il venait de creuser. Il avait rebouché hâtivement la fosse, puis avait tassé la terre avec le plat de sa pelle.

Béatrice fut rassurée quand elle vit l'individu regagner la vieille Renault rouge arrêtée à quelques mètres du buisson où elle se cachait. La calandre et l'aile droite de la voiture étaient fortement cabossées.

L'assassin ne l'avait heureusement pas aperçue... La voiture démarra et disparut dans l'étroit chemin par lequel elle était venue.

*

Charpentier arrêta sa voiture devant l'école. Une fois à l'intérieur, il demanda à voir le directeur de l'établissement. C'était un gros homme rougeaud, jeune encore, quoique assez dégarni ; préjudice qu'il compensait par une épaisse moustache rousse.

- Monsieur le directeur, je suis l'inspecteur Charpentier. Vous avez signalé hier la disparition de Cathy Lenoir, la mère de deux de vos élèves.

- En effet, inspecteur. Hier, vers 7 h 30, comme tous les matins, cette dame a amené ses enfants à l'école. A midi, contrairement à son habitude, elle n'est pas venue. Je me suis dit qu'elle avait un empêchement. اa peut arriver. Mais à 17 heures, toujours pas de madame Lenoir... Alors, j'ai patienté jusqu'à 18 heures, puis jusqu'à 18 h 30. C'est à ce moment que j'ai prévenu la police. Il fallait bien que quelqu'un prenne ses enfants en charge. Ils n'ont pas d'autre famille qu'elle dans le village...

- Vous me confirmez donc que c'est bien elle-même qui a accompagné les enfants jusqu'ici.

- Absolument. Je l'ai vue moi-même dans la cour de récréation à 7 h 25. Vous avez des nouvelles ?

- Hélas ! oui... mais je ne peux rien vous dire encore. Vous ne tarderez pas à être mis au courant.

Sur ces paroles, Charpentier laissa son interlocuteur perplexe sur le seuil de l'école. Un "panier à salade" de la gendarmerie nationale stationnait sur la place. L'inspecteur dépassa la camionnette et marcha dans la direction du café qui n'était qu'à quelque cent mètres.

Comme il allait en pousser la porte, il remarqua, juste en face de l'établissement, une vieille dame assise sur le seuil d'une maison toute décorée de géraniums. Elle tenait un chat blanc sur ses genoux.  Charpentier se dirigea vers la paisible grand-mère et eut avec elle une assez longue conversation.

La scène n'avait pas échappé à Marc, en train d'astiquer des verres derrière son comptoir. Il était midi passé. L'établissement était désert.

Charpentier prit enfin congé de la dame au chat, retraversa la rue et entra dans le café.

- Bonjour, inspecteur. Quelles bonnes nouvelles ?

Charpentier le regarda droit dans les yeux.

- Avez-vous revu Cathy depuis mardi ?

- Eh non, inspecteur. Elle n'est pas venue travailler ce jour-là et elle ne m'a rien fait savoir depuis. Vous voyez, je la remplace ; je fais la vaisselle...

Il esquissa un sourire en plongeant, de manière très théâtrale, quatre tasses dans l'eau savonneuse.

- Cessez de jouer la comédie! Je n'ai que faire de vos grimaces. J'en sais plus long que vous ne croyez. Cathy est venue ici mercredi matin - le directeur de l'école et votre voisine viennent encore de me le confirmer... Vous êtes le dernier à l'avoir vue... vivante !

- Qu'est-ce que vous voulez insinuer ? Plusieurs clients pourront témoigner que...  

début de l'article

- Monsieur, le cadavre de Cathy a été retrouvé ce matin, à deux cents mètres de la maison de Joseph Leglote. On lui avait fracassé le crâne !

- Cathy... est morte ! Pauvre fille !... Et c'est encore ce salaud de Leglote qui...

- Leglote est un brave homme ; le salaud, c'est toi !

Marc se montra surpris de ce soudain tutoiement. Charpentier n'en continua pas moins.

- Figure-toi que sa nièce a vu l'homme qui enterrait le corps près de sa maison ; elle a repéré aussi une voiture rouge stationnée à peu de distance... une Renault rouge dont l'avant était très endommagé.

Cette voiture, c'est la tienne... Ces trois témoignages sont accablants et les empreintes de pneus, laissées sur place, suffiraient d'ailleurs à te confondre !

Marc laissa tomber la tasse qu'il continuait d'essuyer machinalement. Il courut vers la porte restée ouverte et tenta de s'enfuir. Mais, sur le seuil, quatre gendarmes le ceinturaient déjà et lui passaient les menottes. La dame d'en face en avait laissé échapper son chat.

- Marc Dubois, dit Charpentier, tu es fait. Je t'arrête pour le meurtre de Cathy Lenoir.

Deux des gendarmes embarquèrent sans ménagement l'assassin dans la camionnette qui partit, sirène hurlante, vers Besançon. Les deux autres policiers rejoignirent l'inspecteur Charpentier dans le café.

La perquisition commença.

Le lecteur le sait : une surprise attendait les trois hommes dans la cave.

*

L'arrestation de Marc avait fait l'effet d'un formidable coup de tonnerre dans Boussières. On s'interrogeait sur les mobiles du cafetier. Un homme si serviable, si correct. On ne comprenait pas. La police gardait le silence sur ses autres découvertes.

Une semaine plus tard, le journal de Besançon publia des informations si sensationnelles qu'elles alimenteraient pendant des années les conversations du pays et de l'arrière-pays.

Ce matin-là, Joseph Leglote, juché à l'arrière de la Harley Davidson de sa nièce, était arrivé très tôt dans le village pour y faire ses emplettes. On le devine : son arrivée n'était pas passée inaperçue.

Le vieux musicien avait acheté l'un des premiers numéros de La Lanterne des Vosges dont la une était barrée d'un grand titre : SEQUESTREE DEPUIS 4 ANS A BOUSSIERES, ÉLISABETH EST VIVANTE. Il en avait aussitôt entrepris la lecture à une table de la terrasse du "Vauban", le nouveau bistro du village. Au fur et à mesure qu'il découvrait l'article, la surprise et l'indignation se faisaient plus fortes sur son visage.

- Ecoute ça, dit-il à sa nièce qui sirotait un jus d'orange à ses côtés.

Et il lui relut l'article :

«La jeune Élisabeth Fresney (25 ans), l'une des auto-stoppeuses disparues en août 1989 a été retrouvée vivante dans la cave d'un café à Boussières. C'est le propriétaire du café, Marc Dubois (27 ans), arrêté il y a une semaine pour le meurtre de Cathy Lenoir, qui la séquestrait là depuis 4 ans...

La police qui a gardé le secret sur cette affaire pendant huit jours nous a autorisé à rencontrer la malheureuse Élisabeth, dont l'état de santé n'inspire heureusement plus d'inquiétude, dans une chambre de l'hôpital universitaire de Besançon. Elle a raconté son calvaire à notre reporter.  

début de l'article

 Accident mortel, rapt et assassinat

 Le 19 août 1989, Marc Dubois, en état d'ébriété, a écrasé, sous ses yeux, sa cousine Nathalie Tissier. Pris de panique, le chauffard a ramassé le corps de sa victime et l'a jeté à l'arrière de son véhicule et il a poussé Élisabeth sur le siège avant. En état de choc, cette dernière, a cru qu'il les emmenait à l'hôpital. Au moment où il allait démarrer, Dubois est brusque-ment sorti de la voiture: il venait d'apercevoir une dame qui observait la scène, cachée derrière le petit pont qui enjambe le ruisseau. Il s'est jeté violemment sur le témoin, l'a sauvagement frappé et étranglé. Le meurtrier de Madame Leglote - car c'était elle - est ainsi identifié»

- Pauvre tantine s'exclama Béatrice en versant une larme. Joseph Leglote ne pouvait pas davantage cacher l'émotion qui l'étreignait en relisant ces lignes. Il s'arrêta quelques secondes, puis reprit sa lecture d'une voix mal assurée.

 «Plus de 1000 jours dans une cave

Élisabeth Fresney fut enfermée dès le soir dans la cave où l'inspecteur Charpentier l'a découverte la semaine dernière.

Installée dans des conditions plus que sommaires, privée de tout contact avec l'extérieur, Elisabeth a passé là quatre terribles années. Elle ne voyait son kidnappeur qu'une fois par jour, quelques minutes à peine, lorsqu'il lui apportait de la nourriture.

Il lui parlait peu, nous a-t-elle dit. ہ plusieurs reprises, il s'est montré violent et a porté des coups à sa victime en la menaçant de la tuer, « comme l'autre ». Elle n'a, par contre, jamais été l'objet de violences sexuelles.

Depuis la découverte du corps de Nathalie Tissier, Marc Dubois était très nerveux. Élisabeth, qui ne savait pas cet événement, craignait les colères de son tortionnaire.

Il semble que Cathy Lenoir, la serveuse, avait remarqué les allées et venues de son patron vers la cave. C'est cette découverte qui lui fut fatale.

 Marc Dubois, un psychopathe ?

 «S'expliquera-t-on jamais le comportement de Marc Dubois? Ce dernier a fait des aveux complets. Il a reconnu avoir assassiné Mme Leglote et Cathy Lenoir « pour qu'elles ne le dénoncent pas ». On imagine quel sort aurait été réservé à la courageuse Béatrice Leglote si elle avait été surprise par l'assassin... Il a séquestré Elisabeth pour la même raison : ne pas être dénoncé comme l'auteur de l'accident ».

Les médecins, qui ont longuement interrogé le criminel, ont diagnostiqué une forme de psychopathie assez ordinaire.

Selon eux, Marc Dubois est incapable de tuer, sauf sous l'effet de la peur : la peur de ne plus apparaître aux yeux des autres comme un « honnête homme ».

Plutôt que d'accepter les conséquences pénales et sociales de l'accident mortel de 1984, Marc Dubois a donc multiplié les forfaits.

Tout laisse penser que les avocats du cafetier plaideront l'irresponsabilité et la maladie mentale, et que Marc Dubois terminera ses jours dans un asile psychiatrique.»

 - Que pensez-vous de tout cela, monsieur Leglote?

Joseph Leglote et sa nièce se retournèrent. L'inspecteur Charpentier était assis à une table derrière eux. De grosses bouffées de fumée sortaient de sa pipe.

- Je pense, hélas à toutes les victimes innocentes —Nathalie, ma femme, Cathy Lenoir... et ses enfants privés de mère, Elisabeth qui a perdu quatre années de sa vie...

- Je vous comprends. C'est irréparable ! La seule chose qui me console un peu, M. Leglote, c'est de savoir qu'enfin les « honnêtes gens » vous regarderont avec d'autres yeux et que vous pourrez reprendre votre place au milieu d'eux.

- Je n'en suis pas si sûr que vous... et d'ailleurs, franchement, je n'y tiens pas.

Béatrice avait remis son casque intégral et faisait vrombir son moteur. Un chat blanc, terrorisé, traversa la place en poussant d'atroces miaulements. Joseph Leglote, avec une souplesse étonnante, enfourcha la moto et s'accrocha à la taille de sa nièce. Un crissement de pneus, et le couple disparut. Deux dames d'un certain âge qui bavardaient sur le trottoir d'en face se récrièrent :

- Vous avez vu ça ! Cette Béatrice, habillée comme une... et ce vieux qui... Où allons-nous ? Et on s'étonne que rien ne va plus en France !

Le petit chien de la plus grande des commères urinait sur la grille d'entrée de l'école. Sa propriétaire le regardait avec une tendre complaisance.

Charpentier se leva, abandonnant son sandwich. Décidément, Leglote avait raison. Comme lui, l'inspecteur ne supportait plus les bien-pensants. Il parvint heureusement à contenir l'irrésistible envie qu'il avait de tirer la langue à ceux qu'ils croisaient, ces juges sûrs d'eux-mêmes qui promenaient prétentieusement leur chien et leur tête pleine de jugements tout faits.

Demain, comme chaque matin depuis bientôt 33 ans, l'inspecteur Philippe Charpentier embrasserait sa femme à 7 h 15... et il irait défendre l'ordre social. Sans conviction, pour s'occuper.

début de l'article

GION Marie-Luce & SLAMA Pierrette, Lire et écrire avec le roman policier, 1997, CRDP de Créteil

HOUYEL Christine & POSLANIEC Christian, Activités de lecture à partir de la littérature policière, Hachette éducation, 2001.

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