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SOMMAIRE 

numéros parus depuis 1990

 

Numéro 119 * Décembre 2004

 

Au sommaire

Editorial * Changer l'école: un coup de gueule du sociologue François Dubet * Ci-contre
1. Scénarios pour entrer en poésie
* Claude Mathieux raconte comment il a animé à la Maison de la Culture d'Arlon un atelier poétique dans le cadre d'une journée de sensibilisation à la lecture et à l'écriture * 1er degré
* Prolongements possibles: Des mots pour rêver (le monde de la connotation) * Petit distiques: Equivalence de son et de sens.
2.  Sarah Berti Classe story: Un polar à l’école pour des portraits sociaux * 2e degré, par Michel Voiturier * Pour découvrir le polar
3. Didier Van Cauwelaert, La vie interdite * Lecture apéritive et approche de la mise en abyme, par Christian Schandeler * 3e degré * Liens utiles
4. As-tu tout lu? Documents bruts * Lire l'allusion dans des messages de la sécurité routière. * De la 1re à la 7e * Bibliographie

En guise d'éditorial 
Le talent et la passion

 

La relation pédagogique s'est très largement défaite, parce que pendant très longtemps, elle reposait sur des connivences partagées entre les maîtres et les élèves. Cet espace étant défait, il n'est rempli que par la passion des maîtres, qui fait que, si le maître n'aime pas les gosses, n'a pas de passion, n'a pas le talent, ça marche pas! 

Mais on ne peut pas construire un système sur le génie des individus: je veux dire que moi, je voudrais que l'école aide [il accentue fortement ce mot] les enseignants, alors qu'elle n'aide ni les enseignants ni les élèves. Le paradoxe, c'est que les enseignants comme individus sont d'accord avec ce que je dis, et que comme corporation, ils sont contre.

 

François Dubet, sociologue, France Culture, émission Tout arrive, 30 septembre 2004. Vient de publier au Seuil: L'école des chances. (Nous respectons les marques d'oralité.)

 

 


Dans le cadre d’une journée de sensibilisation à la lecture / écriture à la Maison de la Culture d’Arlon

Scénarios pour entrer en poésie

 

Un récit de Claude Mathieux * Classes de 1re * ISM Arlon (Belgique)

Avant de vous faire part de l’expérience que j’ai vécue, je me dois de vous dire que cette expérience, qui semble avoir donné de bons résultats, s’est déroulée hors du contexte scolaire proprement dit.

En effet, les élèves se trouvaient réunis pour toute une journée dans les locaux de la Maison de la Culture d’Arlon, et les ateliers auxquels on leur demandait de participer les changeaient du cadre de l’école, forcément un peu rigide.

N’ayant jamais été professeur de français, je ne puis assurer que le résultat eût été le même en classe. Mon expérience de professeur tout cours me porte à croire qu’on peut réaliser la même chose en classe, mais en plus de temps.

J’étais chargé, lors de cette journée, de l’atelier d’écriture poétique. Mon objectif était d’arriver en moins d’une heure à faire écrire en commun un petit poème, fruit du travail de chacun. Comme nous le verrons par la suite, le travail de chacun était un idéal inaccessible. J’ai travaillé avec trois classes. Les résultats furent différents d’une classe à l’autre, mais dans l’ensemble très satisfaisants, me semble-t-il.

Voici comment j’ai procédé. J’ai réparti l’heure en quatre périodes d’une durée plus ou moins égale: 
mise en condition, travail individuel, mise en commun, réalisation.

 

1. Mise en condition : une série de questions, des explications, des lectures.

 

Explorer et exploiter des connaissances des élèves, leurs expériences d'écoute ou de lecture

Qui sait ce que c’est qu’un poème ?
Qui a déjà lu des poèmes ? De qui ?
Qu’y a-t-il de particulier dans un poème, par rapport à la prose ?
Tous les poèmes sont-ils écrits de la même façon (vers classiques, vers libres) ?

Quelques explications à propos du vers classique (sans entrer dans les détails).

Lectures d’extraits de poètes différents, allant de Lamartine à Maurice Carême ou à Colette Nys-Masure.
Oeuvres poétiques de Maurice Carême * Oeuvres poétiques de Colette Nys-Masure

Retour aux particularités du poème (rimes, pas de rimes, nombre de pieds dans les vers ‘classiques’, vocabulaire choisi, musicalité, etc).

N. B. – Je pense qu’il serait intéressant de faire écouter aux élèves des extraits de J. Brel, Y. Duteil, J. Ferrat chantant Aragon et de bien d’autres chanteurs afin de faire découvrir aux jeunes l’intimité qui existe entre la poésie et la musique.
La chanson française sur Internet: 
http://www.paroles.net
  (quelque 20000 textes) ; http://www.leparolier.org/  (quelque 5000 t
extes) 

 

2. Travail individuel

 

A partir de consignes comprenant un vocabulaire en partie imposé, écrire un petit poème.

Exemple de consignes, le travail demandé à une des trois classes :

Titre : Automne
Nombre de vers : cinq à six vers libres
Vocabulaire : automne, champ, sommeil, brume, fumée, lourd, pesant, lent, donner, monter.

Pourquoi un vocabulaire en partie imposé ?
Pour éviter la dispersion qui retarderait le but poursuivi : la rédaction d’un texte commun.
Egalement pour montrer aux élèves qu’un vocabulaire simple peut se révéler poétique.

Le texte dont était extrait le vocabulaire imposé était un texte de Francis André, poète réaliste, facilement accessible :

C’est l’automne et les champs n’ont plus rien à donner,
et la
brume est sur eux comme un sommeil qui monte...
C’est l’
automne et le soir, et les fumées sont lentes
et
lourdes dans les airs. Les hommes dans les champs
ont des gestes
pesants et las.

Cette période s’est déroulée selon les usages pédagogiques connus de tous : passage auprès de chaque élèves, quelques conseils, orthographe, rectification d’associations de mots douteuses, encouragement auprès des élèves sans idées, etc.

Oeuvres poétiques de Francis André (originaire de Fratin - Etalle, en Lorraine belge):
- Poèmes paysans. Les éditions successives de 1928, 1932 et 1941 étant épuisées, le Musée Gaumais a procédé à une réédition de l'essentiel de cette oeuvre poétique «qui constitue un document vécu de la vie paysanne universelle», Virton, 1973.
- Poèmes de la terre et des hommes, Éd. des Artistes, 1959. Ce recueil reprend les Poèmes paysans, auxquels il ajoute 23 nouveaux textes.
- La gerbe du soir, Éd. de la Dryade, Virton, 1974.
D'après le site http://www.servicedulivre.be/fiches/a/andrefrancis.htm

 

3. Mise en commun

 

Après la lecture d’une dizaine de textes – sur les plus ou moins vingt – rédigés par les élèves, j’en ai choisi trois qui paraissaient les plus valables et les plus appropriés pour une activité en commun.

Les trois textes choisis ont été transcrits au tableau.

Jai permis à tous les élèves d’intervenir pour le remaniement éventuel de chaque texte ou pour fusionner deux textes.

Ceci fut un test intéressant : la plupart des élèves étaient constructifs par rapport aux trois textes proposés en vue de la réalisation finale.

 

4. Réalisation

Je dois avouer que là j’ai été un peu directif, et pour deux raisons : le manque de temps et les interventions légèrement intempestives de certains élèves qui, contrairement à l’étape précédente, n’admettaient pas que leurs propositions ne soit pas reprises. Etait-ce l’ultime ligne droite qui les rendait susceptibles ?

Voici le texte qui a été finalement retenu :

L’automne est là, pesant.
La
brume monte des champs
Comme les
fumées de cheminées.
Un
lourd sommeil envahit lentement
la nature qui a tout
donné.

‘lent’ a été transformé en ‘lentement’, par rapport au vocabulaire imposé.

 

Conclusion

Expérience enrichissante ! Mais, que ce soit en classe ou à la Maison de la Culture, il y aura toujours trois catégories d’élèves : ceux qui en veulent, ceux qui suivent sans se presser, ceux qui s’ennuient en attendant la fin du cours!

J’ai cependant constaté que, comme je l’ai dit plus haut, l’atmosphère étant différente de celle d’une classe ordinaire, la première catégorie – ceux qui en veulent – était plus fournie que les deux autres.

retour sommaire 119 * début article "poésie"

Oeuvres poétiques de Maurice Carême
63 illustrations pour un jeu de l’oie, son premier recueil (1925) *
Chansons pour Caprine (1930) * Mère (1935) * Petite Flore (1937) * La Lanterne magique (1947) * La Maison blanche (1949) * Petites Légendes (1949) *La Voix du Silence (1951)* L’Eau passe (1952) * Images perdues (1954) * Heure de Grâce (1957) * L’Oiseleur (1959) * La Flûte au Verger (1960) *La Grange bleue (1961) * Pomme de reinette (1962) * Bruges (1963) * En Sourdine (1964) * La Bien-Aimée (1965) * Brabant (1967) * Le Sablier (1969) * Entre deux Mondes (1970) * Mer du Nord (1971) * L’Envers du Miroir (1973) * De feu et de cendre (1974)*  Complaintes (1975) * Défier le destin (1987) * De  plus loin que la nuit (1993)

Oeuvres poétiques de Colette Nys-Masure
La Criée d'aube, Amay, L'arbre à paroles, 1995.
Pénétrance (Prix Charles Plisnier), Petite fugue pour funambules et Haute enfance (Grand Prix de poésie pour la jeunesse - ministère de l'Education nationale, de la Jeunesse et des Sports, Maison de Poésie, Paris).
Le For intérieur,
Chaillé-sous-les-Ormeaux, Le Dé bleu, 1996, Prix Max-Pol-Fouchet de Poésie (réédition, 1999).
Chant de feu, Ayeneux, Trétas Lyre, 1996 ; illustrations d'Anne Leioup.
Trois suites sans gravité, Mortemart, Editions Rougerie, 1999, Prix de la ville du Touquet.
Palettes, Nivelles, Esperluète Editions, 1999 ; images de Alain Winance.
Enfance portative. Nivelles, Esperluète Editions, 2000 ; illustrations de Anne-Catherine Van Santen. 
retour: mise en condition * début de l'article

 

Prolongements: Quelques variations d'écriture

 

A.    Des mots qui me font rêver. * Rechercher des connotations

 

Quand j'écris nuage,
j'écris aussi "liberté" (le bonheur d'aller à l'aventure, là-haut, sans jamais s'arrêter! découvrir d'autres horizons)
j'écris aussi "tristesse" (la pluie tombe, et me voici retenu chez moi, seul, pour combien de temps!)
j'écris aussi "lumière" (ces jolies blancheurs que le soleil illumine et qui me mettent de bonne humeur!)

Et je rêve à quoi, et qu'est-ce que j'imagine, quand j'écris:
libellule, guitare, mobylette, ruisseau, chevreuil, chevelure, coccinelle, planche à voile, sentier forestier...?

Consignes pour l'écriture:
1. Je remplace les points de suspension:
    Quand j'écris libellule, j'écris aussi . . . * Quand j'écris planche à voile, j'écris aussi . . . * Etc.
2. Je dis à ma façon pourquoi j'ai pensé à tel ou tel autre mot (comme ce qui est ci-dessus entre parenthèses...).
3. Nous pouvons ensuite mettre en commun nos découvertes!
retour début article"poésie"

 

B. Equivalence de son et de sens: Petits distiques...

 

amour / toujours; écueil / cercueil; départ / quelque part; partir / mourir; etc.
Qui ne connaît pas ces vieux "couples" de mots qui expriment l'imaginaire collectif: bonheur, mort, voyage, amour, saisons!
Des couples, où se marient le son et le sens!
Consignes pour l'écriture:
1. Rechercher (seul ou par groupes) des couples de mots où sens et son se 'marient'.
2. Expliquer, voire justifier, que ces couples s'accordent en effet.
3. Construire un énoncé bref où les deux mots riment.
    Par exemple: 
    Bien à l'aise sur sa chaise! * Bon voyage sur ton nuage! * J'entends l'orage qui fait rage * 
Retour sommaire 119
* Début article 'poésie'

 

 

Sarah Berti, Classe story

 

Un polar à l’école pour des portraits sociaux

 

Analyse et propositions: Michel Voiturier * Deuxième degré

Par le biais de la lecture de fiction et du vécu des élèves, proposer une réflexion sur les problèmes de société...

 

1. Faire connaissance avec l'auteure

 

Sarah Berti, 30 ans en 2004, est née à Rebecq (Brabant wallon) où elle est animatrice culturelle. Elle réalise une foule de projets à l’attention des enfants et des adolescents. Danse, théâtre, dessin, écriture… Toutes les disciplines artistiques l’intéressent. Mais l’écriture occupe une place tout à fait particulière.

Son credo d’écriture : 
«Écrire c’est mettre des mots sur des silences. C’est bâtir par-dessus les abîmes et s’y pencher, pour ressentir le monde. Je suis née avec des cascades de mots à l’intérieur, alors je les laisse couler, tout simplement.»

D'après le site du Service du livre Luxembourgeois http://www.servicedulivre.be/fiches/b/berti.htm 

 

2. Réflexions au fil des pages

 

Un écolier flingue son institutrice et prend sa classe en otage. Tel est le début du roman de Sarah Berti, Classe story (Editions Mols, 2004).  Fait divers tragique sans doute. Mais surtout prétexte pour la romancière de tracer une série de portraits: élèves, enseignants, surveillants, directeurs, parents, policiers...

Chaque séquence, plutôt brève puisque aucune ne comporte plus de huit pages et en moyenne ne dépasse pas quatre, se focalise sur un des protagonistes. Elle le décrit, analyse ses réactions, décortique son comportement. Ainsi transparaît peu à peu l'esquisse d'une analyse de société. L'éventail est large. Il couvre tous les registres. Il s'aventure avec humour et pas mal d'esprit caustique au milieu des travers de notre époque.

Familles décomposées et plus ou moins mal recomposées, enfants caractériels abandonnés à leur sort, professeurs écartelés entre liberté laxiste supposée épanouissante et rigueur contraignante mal vue par les pédagogues, adultes largués par le bulldozer économique et broyés par le stress urbain autant que par la pression du quotidien, repères sociaux et moraux éparpillés au vent d'une civilisation essentiellement marchande, placée sous la dictature mentale de la télévision démagogue...

Le rythme – le montage dirait-on – est proprement cinématographique. Ce que l’auteure annonce sitôt les premières lignes :

C'est comme dans un film. Mais cette fois il en est le héros. Et personne ne pourra rembobiner la cassette et revenir en arrière. Il l'a fait. Il a tiré et Mademoiselle Plume gît maintenant sur le carrelage bordeaux et beige de la classe, les yeux exorbités.
Kevin Pinson sourit. Il marche lentement vers le tableau et s'assied sur la chaise, croisant les pieds sur le bureau, par-dessus les classeurs et les piles de corrections. Il regarde l'arme, la pose sur ses genoux.

-Ali, va fermer la porte à clef.

Sa voix ne tremble pas trop, il se surprend lui-même. Il a l'impression d'avoir au moins dix-sept ans, comme son frère, enfin son demi-frère même s'il compte pour deux. […]

Les autres élèves ne bougent pas, ils n'ont même pas crié tout à l'heure, pas une seconde. Ils se sont juste arrêtés, magnéto sur pause, depuis le coup de feu et la chute de Mademoiselle Plume entre les tables. La jolie Jessy s'est recroquevillée sur le banc, la tête entre ses bras croisés. Les bretelles du top blanc sont tendues à craquer sur ses épaules rougies par les premiers soleils. Pas de crème solaire chez Jessy Johnen, Maman n'a pas le temps de penser à ces choses-là, elle travaille voyez-vous. Et Jessy n'aime pas les tee-shirts, ni les peaux pâles comme celle d'Alissa. Non, elle rêve d'un bronzage parfait, satiné, comme les filles de la Star Academy. Mais là, pour l'instant, elle a oublié ses rêves de paillettes. elle sanglote en silence, le nez contre le formica gris du banc.

Le petit Nathan part d'un rire rauque, devant la grimace de l'institutrice et son corps tordu bizarrement entre les chaises. Mais ce n'est pas un film, pas cette fois, alors il se tait, comme les autres, parce qu'il ne comprend vraiment rien.

Le soleil inonde la classe par les innombrables carreaux. C'est l'été, la fin de l'année scolaire, un matin de juin comme les autres ou presque, juste un matin. Et un pistolet, glacé, dans la main d'un petit garçon. Et son sourire, là, son regard métallique. Les yeux froncés pour mieux réfléchir. Parce qu'il n'avait rien prévu et qu'il n'est pas très fort quand il s'agit d'improviser. Alors Kevin se concentre, se remémore les dernières vidéos qu'il a louées, fixe du regard le poster sur le mur du fond. Toute une série de photos mal découpées, pour une exposition sur le sabbat des sorcières. Le sang continue à couler sous Mademoiselle Plume, il atteint la chaise de Nathan qui lève les pieds d'un air dégoûté. Tout le monde observe la coulée rouge sur le carrelage ancien, le tracé sinueux qu'elle dessine sur le sol. Certains se redressent pour mieux voir, ils se détendent. Lilou, la fille de la directrice, se hisse sur la table et trois élèves l'imitent. Ils se serrent les uns contre les autres. Ils attendent.

Au bureau, Kevin continue à caresser l'arme, à la soupeser. Ce matin, avant de partir, il a ouvert le tiroir de la table de nuit et il l'a emportée, simplement, juste pour la tenir, pour la savoir là, dans son cartable, entre les cahiers froissés et le journal de classe saturé de remarques à l'encre rouge. C'est qu'il ne s'entend pas très bien avec ses professeurs, hormis Mademoiselle Plume. Tout le monde aime Mademoiselle Plume et elle le leur rend bien. Jamais elle ne s'énerve, jamais elle ne hausse la voix. Quand Kevin ne veut pas travailler, elle se moque gentiment de lui puis elle attend qu'il revienne à de meilleurs sentiments. Et cela fonctionne bien. Il a même réalisé une pyrogravure pour le marché de printemps le mois dernier.

[…]

Et maintenant elle est couchée là, un trou dans la poitrine. Kevin se demande pourquoi. Pourquoi elle. Pourquoi aujourd'hui. Elle se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment, voilà tout. Dans la ligne de tir à l'instant précis où le film commençait. Clic. Bouton sur play. Kevin Pinson va passer à la télé. (p. 10-12)

C'est comme à la TV... !!!

Ce 7e art-là issu des images du petit écran. Un petit écran qui envahit tout et qui a sa propre manière de présenter les événements :

Le poste de télévision revient continuellement sur l'événement, la caméra sillonne autour du bâtiment, danse avec lui, le découpe. Une femme raconte n'importe quoi, décrit la vie de Kevin, sa famille, subodore des conflits, des haines, des visions apocalyptiques. Différentes pistes sont abordées, une conjuration satanique, une prise d'otages téléguidée par le paternel prisonnier, une brusque maladie mentale. Même Kevin n'écoute plus. Il voit son portrait sur l'écran et il ne ressent plus rien, plus de fierté, plus de surprise. À peine une évidence. Ben oui il passe à la télé.

L’image montre une photo de classe souriante, celle de l'année passée. Tiens, c'est vrai, Antoine n'était pas dans cette école. Il n'est arrivé qu'en septembre. La photo plus récente est collée au mur, près du tableau, les journalistes ne pourraient pas l'avoir. Alors ils se sont rabattus sur les miettes, des petits visages en rang qui prononcent spaghetti pour remonter les coins de leurs lèvres. Et Mademoiselle Plume, au centre, toute frêle, pour son premier poste de titulaire. (p. 158)

Chaque portrait est en actions. Ce qui ramène à la tradition d’un La Bruyère. En effet, les protagonistes n’apparaissent pas en analyse psychologique parée d’adjectifs qualificatifs. Ils dépendent des verbes : le lecteur voit ce qu’ils font, pénètre dans ce qu’ils pensent.

Quand Laura Van Meer parle, personne n'écoute. Elle sent sa salive qui s'égare, postillonne, elle saisit les regards dégoûtés qui se lèvent au ciel. Elle voudrait un appareil dentaire, comme Magdalène, un fil qui lui redresserait miraculeusement le sourire. Mais inutile de rêver, elle n'a pas l'argent nécessaire. Alors elle pense à autre chose. Laura Van Meer est très forte pour cela, penser à autre chose. D'ailleurs, ses idées s'emmêlent toujours toutes seules, sans qu'elle y puisse rien, d'un bond elles sautent, se déplacent, s'oublient en route. C'est pour cela que ses résultats scolaires sont si médiocres. Elle a du mal à se concentrer aussi. À rester assise. À attendre.

Quand elle était dans le ventre de sa mère, celle-ci buvait trop, ingurgitait des pilules aussi avec le whisky et la bière, pour faire descendre. Le médecin de la visite médicale l'a dit, c'est pour cela que Laura n’est pas tout à fait comme les autres. S.A.F. [Syndrome d'Alcoolisme Fœtal], a-t-il déclaré. Personnellement, Laura aurait préféré S.D.F., comme ceux qu'elle voit à la télé. Au moins, ils ont des cartons pour se construire des tentes, et des couvertures et des bancs rien qu'à eux. Laura Van Meer ne possède rien à elle. Elle partage chambre, lit, vêtements et rares tartines avec ses frères et sœurs. Même les baffes sont distribuées à la ronde, à l'aveuglette.

Laura Van Meer n'a pas bien compris le début de l'histoire, ni l'enchaînement des épisodes. Oh, elle a entendu les policiers, et l'ambulance, elle n'est pas sourde, mais elle se demande quand même pourquoi l'école dure si longtemps aujourd'hui. Si au moins la sonnerie retentissait, elle pourrait sortir, rentrer en flânant, peut-être jouer un peu dehors avec la carte postale de Star Academy qu'elle a volée le matin dans le cartable de Jessy. Miss Johnen n'a rien vu, prostrée depuis des heures sur sa table, les yeux terrifiés, presque éteinte. D'ailleurs toute la classe semble apeurée, maintenant qu'elle y pense, et puis ce silence, étrange, peu rassurant.

Où en était-elle déjà? Voilà, encore la même chose! Les pensées s'évanouissent d'elles-mêmes, elles disparaissent. Tiens, il reste des frites et du ketchup. Cool de manger à l'école, il y a même un livreur. (p. 142-143)

*

Ce livre permet aussi une étude à propos des prénoms et patronymes. Ils existent en fonction de certaines modes, de références de l’écrivaine à un poids sémantique en rapport avec les gens qui les portent.

Le meurtrier s’appelle Kevin Pinson. Les autres gosses sont Lilou ou Line Louise Quarteron, Jessy Johnen, Raphaël Leborain, Magdalène Robert, Charonne Cincinnatti, Daisy Demalle, Alissa Marella, Pauline Maillon, Alexandre Anselme, Nathan Gambrini, Bryan Sargenti, Antoine Engis, Laura Van Meer .Les adultes sont Martine Leclerc ex-Pinson, Donna Marella, Françoise Vandersmissen ex-Engis, Vicky presque Sargenti, Gilberte Mazmaux et la directrice Hélène Quarteron. Il y a encore les surnoms comme « Tête de souris sans cheveux » alias Solange Durieux qui surveille les repas tartines et les anonymes : un policier et son collègue Vincent X des forces spéciales d’intervention.

On pourrait donc, avant lecture du roman, tenter d’imaginer ce que sont chacun des protagonistes, physiquement et moralement, à partir des connotations suggérées par leur identité via les sonorités, les références linguistiques, la graphie, les allusions à une langue étrangère, les signifiés du dictionnaire. Un peu comme Balzac procéda pour le héros d’une nouvelle datée 1840, Z. Marcas :

Je n'ai jamais vu personne, en comprenant même les hommes remarquables de ce temps, dont l'aspect fût plus saisissant que celui de cet homme; l'étude de sa physionomie inspirait d'abord un sentiment plein de mélancolie, et finissait par donner une sensation presque douloureuse. Il existait une certaine harmonie entre la personne et le nom. Ce Z qui précédait Marcas, qui se voyait sur l'adresse de ses lettres, et qu'il n'oubliait jamais dans sa signature, cette dernière lettre de l'alphabet offrait à l'esprit je ne sais quoi de fatal.

Marcas ! Répétez-vous à vous-même ce nom composé de deux syllabes, n'y trouvez-vous pas une sinistre signifiance ? Ne vous semble-t-il pas que l'homme qui le porte doive être martyrisé? Quoique étrange et sauvage, ce nom a pourtant le droit d'aller à la postérité; il est bien composé, il se prononce facilement, il a cette brièveté voulue pour les noms célèbres. N'est-il pas aussi doux qu'il est bizarre? mais aussi ne vous paraît-il pas inachevé? Je ne voudrais pas prendre sur moi d'affirmer que les noms n'exercent aucune influence sur la destinée. Entre les faits de la vie et le nom des hommes, il est de secrètes et d'inexplicables concordances ou des désaccords visibles qui surprennent; souvent des corrélations lointaines, mais efficaces, s'y sont révélées. Notre globe est plein, tout s'y tient. Peut-être reviendra-t-on quelque jour aux sciences occultes.

Ne voyez-vous pas dans la construction du Z une allure contrariée ? ne figure-t-elle pas le zigzag aléatoire et fantasque d'une vie tourmentée? Quel vent a soufflé sur cette lettre qui, dans chaque langue où elle est admise, commande à peine à cinquante mots? Marcas s'appelait Zéphirin. Saint Zéphirin est très vénéré en Bretagne. Marcas était Breton.

Examinez encore ce nom: Z. Marcas ! Toute la vie de l'homme est dans l'assemblage fantastique de ces sept lettres. Sept! le plus significatif des nombres cabalistiques. L'homme est mort à trente-cinq ans, ainsi sa vie a été composée de sept lustres. Marcas ! N'avez-vous pas l'idée de quelque chose de précieux qui se brise par une chute, avec ou sans bruit?

L’approche des milieux sociaux est assez juste. Elle est nourrie d’observations qui finissent par dresse une indirecte analyse sociologique de notre société. La description du vécu de «Vicky presque Sargenti » n’est pas sans rappeler le célèbre Les petits enfants du siècle de Christiane Rochefort.

Chez les Sargenti, les enfants c'est l'affaire du père. C'est lui qui a eu l'idée géniale de les faire pour gonfler les allocs. Alors c'est lui qui s'en occupe. Lui qui punit et qui distribue les raclées. Vicky Sargenti se contente de préparer la bolognese en couvant le suivant. Elle en a déjà réussi trois. À dix-neuf ans, elle trouve cela plutôt bien comme moyenne. Même si elle en a perdu aussi un en route, ce qui l'angoisse assez. Après tout, Luc Sargenti ne l'a pas épousée, pas plus d'ailleurs que les mères de ses trois premiers enfants. Et s'il lui prenait l'envie d'aller voir ailleurs? Elle n'ose pas y penser. S'imaginer seule sur les trottoirs de la ville, dans le froid, dans le noir, abandonnée encore. Non, elle préfère se prendre quelques baffes et fabriquer des enfants.

Même si les mômes ne créent que des ennuis. Ne savent plus quoi inventer. Des revolvers à l'école, maintenant, et hop on flingue l'institutrice. Non mais ils se croient tout permis, les jeunes aujourd'hui? Vicky n'a jamais beaucoup aimé Bryan, presque aussi grand qu'elle celui-là, toujours à la regarder du coin de l'œil quand elle passe en robe de nuit. Mais elle n'a jamais rien osé dire. Luc n'apprécie pas les gamineries, ni les pudibonderies. Il aurait peut-être exigé qu'elle se balade nue, comme l'autre soir devant ses amis après le match de foot. Non, elle ne s’est pas plainte. D'ailleurs, il ne semble pas méchant, le Bryan, il s'occupe de ses petits frères et sœurs et parfois il se prend les raclées du père à sa place, et ça la repose un peu. Mais elle n'avait pas été étonnée le moins du monde quand le policier avait sonné à sa porte. Elle avait continué à mâcher son chewing-gum, le dernier bébé sur le bras, en écoutant son histoire, puis elle l'avait suivi sans se presser.

Ils avaient frappé chez les Robert, juste à côté, mais avaient fait chou blanc. Personne. Les parents de Magdalène ont mieux à faire que de rester toute la journée à la maison, c'est d'ailleurs pourquoi celle-ci semble si sale. De temps en temps, on passe une couche de peinture vert foncé sur les châssis, cela suffit. Les carreaux se laveront bien tous seuls avec les averses. D'ailleurs dans ce pays il pleut tout le temps, autant que cela serve à quelque chose.

Ensuite, en passant devant le Café de l'Étoile, ils s'étaient arrêtés pour prévenir Luc mais il avait secoué la tête d'un geste impatient, demandé qu'on lui foute la paix, juste une seconde, putain, une putain de seconde à boire une bière tranquille, est-ce que c'était trop demander merde.

Alors Vicky était partie seule avec le policier, toujours secouant un bébé barbouillé contre sa hanche fine, le ventre à peine arrondi vers l'avant, les épaules raides. À se demander pourquoi il fallait que ça arrive, ces trucs-là, et par une si belle journée en plus. Franchement les enfants c'est cool pour les allocs mais alors pour le reste... (p. 94-96)

Berti possède un sens aigu de l'observation, de la caricature. Elle parvient à réaliser un cocktail savoureux entre la langue écrite et l’oralité, entre les discours directs et indirects. C'est drôle et dramatique à la fois. Et, ce qui ne gâte rien, c’est d'abord une fable à suspense dont l'épilogue est inattendu.

 

Prolongements par l'écriture

 

*    Au point de vue du portrait, il existe des pistes à emprunter afin de prolonger la lecture par l’écriture. Ainsi, à partir d’un poème d’Yvon Givert, on réalisera une vision de soi considéré comme consommateur en empruntant des slogans publicitaires, des produits à la mode, des éléments propagés grâce au conditionnement. Reste à terminer comme le poète hainuyer de J’épelle Indiana en citant une ou des caractéristiques soit morales, soit physiques qui appartiennent vraiment à la personnalité du scripteur.

Je porte à la main gauche une bague pêchée dans une machine à sous.
Je suis moulé dans un jean choisi pour moi seul par John Baxter-Lévi.
Je me parfume au seul aérosol viril.
De jour en jour je me personnalise.
Vous me reconnaîtrez dans la foule qui sort des métros à sept heures.
J'ai un grain de beauté sur la pommette gauche juste sous la pupille.
 http://users.skynet.be/litterature/lecture/ 

* Pour dessiner le portrait d’un lieu, de préférence public (bistrot, salle d’attente de gare ou de médecin, aéroport, banque, cour de récréation, cinéma, discothèque…), la manière de Nicole Malinconi dans Rien ou presque, utilise l’énumération des individus en train d’agir, le comportement de chacun étant la traduction d’un caractère, d’un tempérament face à l’endroit dans lequel il se trouve :

Coin de rue

Celui qui envoie une lettre à la poste, qui met la lettre dans la boîte, à la poste ; celui qui poste.
Celui qui dépose la lettre, la sienne propre, qui vérifie quand elle part, si elle part, quand elle arrive.
Celui qui lentement glisse l'enveloppe dans l'ouverture, qui la reprend juste à temps, qui se reprend, qui a bien failli risquer.
Celui qui vérifie la disparition de la lettre, une fois, deux fois, de peur qu'elle reste là, accrochée, jamais partie, jamais reçue.
Celui qui la perd et aussitôt, si c'était à refaire, ne le referait pas.
Celui qui l'offre comme on s'offre, comme on pleure d'amour ; et c'est comme s'il devenait vivant.
Celui qui envoie de l'urgent, de l'irrémédiable.
Celui qui a pesé ses mots.
Celui qui a l'insigne honneur.
Celui qui se recommande, qui s'inscrit, qui devient membre et puis traverse la rue.
Celui qui vient chaque soir, parce que chaque matin, il attend.
La fourgonnette passe à cinq heures.
On charge le tout dans de grands sacs jaunes.
  

© Michel VOITURIER * michel.voiturier@skynet.be  

Sarah BERTI, Classe story, Bruxelles, Mols, 2004
Yvon GIVERT, J’épelle Indiana, Ottignies, Drieu-Brichart, 1979
Nicole MALINONI, Rien ou presque, Bruxelles, Les Éperonniers, 1997
Christiane ROCHEFORT, Les petits enfants du siècle, Paris, Grasset/Fasquelle, Livre de Poche, 1975

L'avis d'une enseignante...
Classe Story raconte l'aventure d'une classe de 6e primaire qui bascule en enfer quand un élève tue son institutrice, Mademoiselle Plume. Ensuite il prend ses camarades en otage et... je ne vous en dis pas plus. Lisez, vous verrez par vous-même. C'est un livre qui interpelle vraiment. En tant qu'enseignante, j'ai moi aussi beaucoup d'inquiétudes quand je vois la violence à laquelle nous sommes confrontés dans les écoles. Il est grand temps d'en parler.
J'ai adoré ! Ma note : 10/10
Sur le site de la Fnac http://www.fnac.com  (s. v. Sarah Berti)

 

Pour des recherches et des pratiques d'expression à partir du polar
 Françoise Ballanger (dir.), Enquête sur le roman policier pour la jeunesse, éd. La Joie par les Livres, nov. 2003, env. 12€
 GION Marie-Luce & SLAMA Pierrette, Lire et écrire avec le roman policier, 1997, CRDP de Créteil

HOUYEL Christine & POSLANIEC Christian, Activités de lecture à partir de la littérature policière, Hachette éducation, 2001

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Didier Van Cauwelaert, La vie interdite

 

Propositions: Christian Schandeler, ISM, Arlon - Troisième degré, ens. secondaire

 

 

Première édition chez Albin Michel, 1997 (20€).

Réédition en Livre de poche chez GLF, 1999 (6€): 
reproduction, ci-contre, de la couverture.

 

Qu’on ne s’attende pas à une analyse exhaustive de l’œuvre, mais plutôt à une lecture apéritive et préparatoire à l’analyse du texte et à une approche de la mise en abyme dans le roman.

C. S.

Image: http://www.proxis.be (ci-contre) 
[ou http://www.amazon.fr avec le bandeau publ.]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Première séance : Comparaison du début et de la fin

 

Qui est le narrateur ? Quel est le point de vue narratif ?

Au premier chapitre, le narrateur est un personnage mort. (Je suis mort à sept heures du matin). Ce point de vue narratif est plutôt étonnant, dans la mesure où il remet en cause la tradition réaliste du point de vue narratif. Soit je ne suis pas un personnage (narrateur omniscient), soit j'en suis un, mais vivant, ayant la possibilité de me justifier face aux autres hommes, mes lecteurs.

Au dernier chapitre, le point de vue narratif reste le même, mais le jeu de mise en abyme (l'écrivain qui écrit le roman est présenté dans le roman) vient davantage encore embrouiller les cartes. Le personnage-héros est à la fois source d'inspiration et lui-même être de papier (Je suis vide. Une page blanche). Son statut par rapport à la réalité se modifie.

Qui voit quoi ?

Le narrateur-héros du premier chapitre perçoit de façon précise tout ce qui se passe autour de lui. (précision des détails : le roman sur lequel je me suis endormi s'est refermé autour de mon pouce. (...) dérisoires dans le mouchoir en papier froissé, les deux préservatifs ont roulé au pied du chevalet, où sèche le portrait de Naïla que je ne terminerai pas // indication sur la manière de percevoir : image fixe (...) mon corps vu de l'extérieur en plan large avec effet de plongée ; C'est au-dessus du réfrigérateur que se situe mon point de vision. )

Il est en attente de ce qui va se passer. Il s'ennuie.

Dans le dernier chapitre, au contraire, le personnage semble se dissoudre, être sur le point de disparaître, être sur le départ : La voix d'Alphonse se fait plus lointaine, ses souvenirs se répètent et le présent ne tient presque plus dans son esprit. (...) Maintenant je suis quitte, et je vais bientôt me retirer. Me dissoudre, me fondre… Du moins je le crois. (…) J'éprouve des difficultés à rester concentré, rassemblé, à me déplacer au gré des autres… J'ai du mal à mettre un mot devant l'autre. À finir mes idées. Je suis vide. Une page blanche.

 

Du sens littéraire au sens littéral : deux figures de style prises au pied de la lettre

" Faisons le mort " au chapitre premier et " Je suis vide. Une page blanche" au dernier chapitre, au moment où se finit le roman de Guillaume.

La première est un trait d'humour, qui s'apparente aux glissements de sens qu'on voit s'opérer dans la littérature merveilleuse (contes de fées : les 3 souhaits) et fantastique. Mais, lorsqu'on rapproche le premier jeu de mot du dernier, on retrouve une justification à la confusion que van Cauwelaert introduit dans la narration : l'auteur en écrivant un roman sur la mort, et en "se mettant à la place du mort " ne fait-il pas le mort ? Cette confusion entre personnage - narrateur - auteur n'apparaît-elle pas en outre à la fin du récit lorsque le personnage principal, sous la plume de Guillaume devient lui-même un personnage de papier d'un roman ?

 

Quels sont les personnages qui interviennent ?

Au premier chapitre : Jacques : son corps dans le lit / Fabienne, sa femme. / Naïla = sa maîtresse et son modèle (peinture).

Au dernier chapitre : Jacques : sa tombe / Alphonse Dulac : sa nounou / Frédéric = l'enfant autiste qu'il a aidé à devenir peintre / Guillaume : le romancier qui écrit son histoire et qui le remplace auprès de sa femme.

Ces personnages ont donc un rapport entre eux. Au début, outre le héros, on constate qu'il n'y a que des personnages féminins // que des personnages masculins à la fin. Comme si les personnages de la fin du récit poursuivaient à la fois le destin terrestre de Jacques, mais en même temps allaient plus loin que lui et le remplaçaient auprès des vivants.

 

Le cadre spatio-temporel

Tout le premier chapitre se déroule dans la caravane-atelier-garçonnière du héros. Les temps principaux sont le présent et le passé immédiat - ce qui s'est passé depuis qu'il est mort- parfois plus ancien - le bilan de sa vie. Mais tout reste tracé à gros traits, sans qu'on puisse comprendre encore ce qui est dit - ce sont des idées, une première présentation des personnages, sans qu'il y ait d'incarnation de ceux-ci.

Le dernier chapitre se déroule dans de multiples endroits, chacun lié à un personnage que le fantôme hante : Alphonse (sur la tombe), Frédéric (dans la caravane-atelier) et Guillaume devant son ordinateur (Roman dans lequel le héros s'incarnera).

Le temps du récit est à ce moment le présent et le futur plus ou moins proche qui touche les personnages auxquels il se sent rattaché et qu'il va quitter, parce qu'ils l'ont remplacé auprès des vivants.
haut de page * début article Van Cauwelaert 

 

Seconde séance : questionnaire de lecture

 

(en italique, réponses prévues...)

 

1. Qui est l'auteur du récit ? Didier van Cauwelaert

2. Qui en est le narrateur ? Jacques Lormeau, le mort.

3. Comme beaucoup d'écrivains, l'auteur de ce roman introduit une certaine confusion entre le roman et la vie réelle. Comment l'auteur s'y prend-il pour créer cette équivoque ? (voir la fin du roman) À la fin du roman, l'auteur laisse suggérer que le roman est l'œuvre d'un des personnages : Guillaume Peyrolles, par un procédé de mise en abyme.

4. Présentez les quelques personnages du roman - leur rapport au héros - quelques traits physiques - traits de caractère

Jacques Lormeau, le héros du roman, le narrateur : c'est un homme immature : quincaillier, il laisse sa femme gérer son commerce pour s'adonner à l'aquarelle. C'est un anticonformiste farceur. Son fils a du mal à accepter ce père enfant trop peu sérieux. .

Louis Lormeau, le père du narrateur. Il commence à sortir du deuil de sa femme au moment où son fils meurt. Toute sa vie durant, il s'est projeté dans le passé, ne s'intéressant qu'aux films de son voyage de noces. Il en veut à son fils d'avoir été la cause du décès de sa femme. Le personnage devient plus complexe au cours du déroulement du récit. Pourtant, il va chercher par la suite à prendre la place de Jacques auprès de Fabienne - qui ressemble tellement à sa femme.

Lucien Lormeau, le fils. C'est un enfant très -trop- sérieux, un peu comme s'il cherchait à compenser l'image de ce père immature. Il est très réaliste. Déçu par son père lorsque celui-ci était vivant, il cherche à s'en construire un selon son cœur une fois qu'il est mort. Guillaume va l'aider dans cette voie.

Fabienne Ponchet, la femme de Jacques. C'est un personnage qui se complexifie au cours du déroulement du récit. En effet, après l'avoir montrée sous les traits d'une maîtresse femme prête à tout pour prendre en main la destinée de la quincaillerie, le narrateur va nous en montrer les faces cachées, que lui-même de son vivant n'avait pas réussi à percer : jeune fille violée par un voisin d'étal, obligée d'avorter sous la contrainte des parents, elle va se marier avec Jacques pour échapper à son milieu. Mais elle reste attentive à ceux qui doivent travailler dans le froid, aux SDF. Son attachement à Jacques lui apparaîtra uniquement après la mort. En effet, après une plaisanterie un peu poussée, Fabienne l'oblige à faire chambre à part. Il ne remettra jamais en question cette décision, ce que Fabienne regrettera. À la mort de Jacques, elle va affronter les ragots de la bonne société. Elle va demander à Naïla de l'aider à défier l'hypocrisie de cette petite ville de province.

Naïla, la maîtresse de Jacques, travaille dans une agence de voyage : l'agence Havas. Elle est le modèle du peintre, celui avec lequel elle a fait toutes les escales de France en imagination. C'est une beurette qui, parce qu'elle est jolie, n'a pas eu à affronter les remarques racistes. Jacques n'est cependant pas le seul homme de sa vie.

Alphonse Dulac, employé de la quincaillerie à la retraite, mais toujours au magasin, Alphonse Dulac est un orphelin qui a trouvé sa famille chez les Lormeau. Il a été l'entremetteur de la rencontre entre Louis et sa future femme. Il a été la nounou de Jacques, et est en passe de devenir la nounou de Lucien depuis la mort de Jacques. Son nom renvoie au poète romantique : Alphonse de Lamartine, l'auteur du Lac. Défenseur de la mémoire du poète, comme il est défenseur de la mémoire de Jacques, c'est un personnage haut en couleurs, en gentillesse et en naïveté.

Guillaume, l'autre image de l'écrivain. C'est au début du roman, un milicien qui fait son service dans la gendarmerie. La découverte de la peinture de Jacques l'intrigue. Il s'intéresse à l'artiste, rencontre les gens qui l'ont connu. Peu à peu on découvre qu'il veut faire un roman dont Jacques serait le personnage principal.

Frédéric, c'est un jeune autiste que Jacques va aider à progresser. C'est le seul personnage avec qui il parvient à communiquer. Par mimétisme, l'enfant va reproduire les cauchemars, la fenêtre oubliée, … des épisodes ou des œuvres de Jacques. Il lui communique son savoir-faire, quelques sujets, mais l'enfant va progressivement évoluer, dépasser le talent de son mentor, prendre son envol.

5. Certains personnages apportent également des informations concernant les croyances liées à la mort. Lesquelles ? Les visions de la mort apportées par ces personnages paraissent plus exotiques que celles des chrétiens.

Mlle Toussaint : depuis sa conversion au bouddhisme tibétain, elle croit à la réincarnation et profite de l'absence de la famille, lors de la lecture des dernières volontés de Jacques par le notaire, pour lui lire des extraits du Livres des morts.

Naïla : musulmane, elle affirme qu'il faut laver le linge du mort, laisser la fenêtre ouverte, pour permettre à l'âme de s'échapper, mais laisser une lampe allumée, ne pas déranger l'ordre de la chambre, pour permettre au défunt de ne pas perdre ses repères. 
C'est
elle aussi qui raconte l'histoire des enterrements à Taïwan : on engage une strip-teaseuse pour faire plaisir au mort.

Lucien (initié par Alphonse ) : spiritisme. Possibilité de parler au défunt à l'aide d'un verre et de papiers disposés autour ( A->Z / oui-non ).

 

6. Quelle partie de la vie du héros raconte-t-on ? Les quelques semaines juste après la mort. Avant que l'âme ne disparaisse totalement.

7. Quelles sont les étapes qui structurent le texte ?

Durant la première partie du récit, le point de repère principal qui sert de structuration au récit, c'est le sort réservé au corps du défunt : certificat de décès, mise en bière, chapelle ardente, messe, enterrement. En contrepoint, le regard du mort sur son entourage, nous révèle le bilan qu'il fait de sa vie, mais aussi la découverte des personnages qui l'ont accompagné durant sa vie. Notamment sa femme Fabienne qui lui apparaît sous un tout autre jour. Le bilan qu'il trace de sa vie.

La seconde partie du récit, est davantage tournée vers les vivants. Quelle est la place d'un mort auprès des vivants ? Que peut-il leur apporter ? Quelques chapitres nous rapprochent de la famille qui a racheté la caravane. L'impact de Jacques sur Frédéric, l'enfant autiste. Puis l'abandon prévisible de ce no mans's land. Quelle raison a-t-il de rester encore parmi eux alors que peu à peu, les cicatrices de la séparation se referment. Guillaume et Louis remplacent le père dans le cœur de Lucien, et petit à petit auprès de Fabienne, Naïla a un autre homme dans sa vie. Alphonse perd la mémoire et Frédéric, n'a plus besoin de lui.

8. L'humour est omniprésent dans ce roman sur la mort. Citez trois anecdotes burlesques présentées dans le roman.

La manière de draguer, à l'aide de la Ford Fairlaine : on douche la candidate pour voir si elle a le sens de l'humour.

La Diablo de Mlle Toussaint, un bolide qui ne circule plus qu'en ville en raison de son châssis surbaissé qui l'empêche de franchir les gendarmes couchés.

La mort du mari de Jeanne-Marie Duponchet (explosion pour avoir allumé sa cigarette au moment où la vache qu'il venait de traire a pété).

Le strip-tease organisé lors des enterrements à Taïwan.

L'erreur du curé lors de l'enterrement de Jacques (confusion entre deux défunts : lui et Marguerite Chevillat).

 

9. Vos appréciations sur le roman :

- Ce que vous avez aimé, pourquoi ? développez au moins deux raisons.
- Ce que vous n'avez pas aimé, pourquoi ?
- Quelles sont les questions que vous vous posez à propos de ce roman ?

 retour sommaire * début article Van Cauwelaert

Troisième séance : la mise en abîme dans La vie interdite

 

1. Principe de la mise en abîme

 

Abyme (mise en) n. f.

 

A l'origine, il s'agit d'un terme d'héraldique qui désigne le point central d'un écu lorsque ce point figure lui même un écu.
Plus généralement, on désigne ainsi le procédé qui consiste à répéter (parfois à l'infini) un élément à l'intérieur d'autres éléments similaires au premier. Ainsi, les «poupées russes», emboîtées les unes dans les autres créent une mise en abyme, de même que deux miroirs situés l'un en face de l'autre qui se renvoient leur reflet à l'infini.

 

C'est aussi le cas lorsqu'une caméra filme un écran contrôle qui retransmet sa propre image. (On parle alors de « vidéo-feedback » ou « larsen image »)

 

La boîte de «vache-qui-rit», propose un autre exemple, fort connu, de mise en abyme: sur la boîte de fromages, on voit une vache dont les boucles d'oreilles sont des boîtes de vache-qui-rit dans lesquelles on voit la vache elle-même, qui porte des boucles d'oreilles, etc, etc.

La mise en abyme peut parfois créer un effet vertigineux, comme dans l'histoire de l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'homme qui.... a vu l'ours !

Dans une certaine mesure, le métalangage utilise également le même processus.

En littérature, ce terme désigne l'enchâssement d'un récit à l'intérieur d'un autre. Certains écrivains ont ainsi présenté dans leurs romans des écrivains... qui écrivent. Il y a alors histoire dans l’histoire. Le même procédé peut être utilisé au théâtre, lorsque des acteurs jouent des personnages qui jouent eux-mêmes - par exemple avec des déguisements - le rôle de quelqu'un d'autre (théâtre dans le théâtre).

Voir le site http://www.lettres.net/files/abyme_(mise_en).html 

2. L'image de l'écrivain dans le récit

 

- Alphonse Dulac - Guillaume Peyrolles - Jacques Lormier : une trinité.

a. Quels rapports Alphonse Dulac entretient-il avec la littérature ?

Son nom : Bébé trouvé en 1915 sur le banc du site Lamartine ( Alphonse de, académicien français, 1790 - 1869 ; la municipalité reconnaissante ) , face au lac où le poète amoureux d'une poitrinaire en cure à Aix demanda au temps de « suspendre son vol », les religieuses qui le recueillirent le baptisèrent Alphonse Dulac.

Marqué par son passé, Alphonse, que l'on présente comme le simplet local, inoffensif et pittoresque, va s'évertuer à calquer sa vie sur celle de son "père d'adoption" dont la vie lui semble un idéal à reproduire : lui propose-t-on une amoureuse, il la voudra poitrinaire (-Veux-tu épouser la petite Dumontcel ? (… ) Allons, vas-y. Je sais qu'elle t'admire. - Pour quoi faire? se défend-il. Elle est poitrinaire, maintenant ? / p. 267). Il cherchera même pour Jacques cette femme idéale à ses yeux (en parlant de Fabienne - C'est une femme dure (...) tu aurais mérité une Julie Charles, qui te laisse rêver tranquille et qui parte en premier. Je peux te le dire maintenant que tu es décédé, toutes ces années, je n'ai pas arrêté de t'en cherché une, mais déjà pour moi je ne trouvais rien (…) avec le progrès médical, ça ne se fait plus la poitrinaire. / p. 96 )

Pour lui, la littérature est donc un modèle dont il faut s'inspirer pour orienter sa vie et lui donner sens.

b. Quelle comparaison peut-on établir entre Jacques et Guillaume ?

Il existe un parallélisme entre Guillaume et Jacques : tous deux sont des artistes. Leur art est vu comme un prolongement de la vie : pour Jacques, il s’agit d’aider Frédéric, l’enfant autiste dont les parents ont racheté la caravane que Jacques avait transformé en atelier, à devenir peintre… et par là même à devenir un être sociable, capable de communiquer. Pour Guillaume, il s’agit de donner vie à ce peintre dont l’œuvre l’intrigue… 

c. Quelle comparaison peut-on établir entre Alphonse et Guillaume ?

Tous deux sont les gardiens de la mémoire de Jacques : Alphonse à travers les anecdotes qu'il raconte (durant la veillée funèbre, il explique comment Jacques avait réussi à tromper le professeur de latin) ou à travers l'image positive qu'il essaye de raviver auprès des vivants (un 14 en latin, un peintre hors du commun), en veillant à ne pas ternir son image (il dissimule les préservatifs de la nuit passée avec Naïla).

Guillaume, quant à lui, cherche à faire vivre Jacques dans son roman. Il cherche à coller à la réalité, en questionnant Fabienne, en demandant à Lucien de corriger certains dialogues. Peu à peu, il cherche à "se mettre dans la peau" du personnage de Jacques mort. Peu à peu il devient le substitut de Jacques auprès de Lucien à qui il permet de constituer le souvenir du père idéal et de Fabienne… (« Maintenant que je suis devenu un héros de roman, mon fils est totalement réconcilié avec moi. Il corrige mes dialogues « Papa ne dirait pas ça. » Guillaume réécrit sous sa dictée, avec docilité, se glisse de mieux en mieux dans ma peau. De chapitre en chapitre, Lucien a le sentiment de diriger ma vie recommencée comme il manœuvre les singes et les Schtroumpfs sur ses jeux vidéo. » 311)

L’effet de mise en abyme renforce l’impression de réalisme en créant une confusion entre l’auteur Didier van Cauwelaert et le personnage de Guillaume et en inversant le processus de création. En effet, habituellement, le personnage, issu de l’imaginaire d’un écrivain devient un être de papier doté d’une illusion de réalité. Ici, le roman nous présente une personne dont l’identité se dissout dès l’instant où elle devient personnage de Guillaume… Devenu un être de papier, Jacques n’est plus tout à fait lui-même (« C’est Guillaume l’écrivain ; moi je ne suis que son personnage. Je le laisse choisir. La vie de Jacques Lormeau est à lui, désormais. Je crois qu’il en fera bon usage. » 311) Le processus de dissolution se poursuit : devenu personnage de roman, il devient ensuite le roman lui-même (« J’ai du mal à mettre un mot devant l’autre. A finir mes idées. Je suis vide. Une page blanche. » 315) Inversement, Guillaume, l’écrivain, « se glisse dans la peau de son personnage… » Peut-être va-t-il parvenir à … « faire le mort » ?

Liens utiles:
Fiche de travail pour "Un aller simple": http://www.ac-nantes.fr/peda/disc/lettres/ressourc/lycpro/vancau/allerspl.htm 
Site http://www.cafe.umontreal.ca/~sr/dvc/dvc.htm consacré à D. Van Cauwelaert

retour au sommaire 119 * début article Van Cauwelaert

Sur http://docpedagfrancais.be/Sitelmdp/chsc.pdf : Un autre article de Christian Schandeler, Le Cocon: Lire, écrire, jouer, éditer une pièce de théâtre * 3e degré * Faire entrer la vie dans la classe
Pour ouvrir, cliquer bouton droit de la souris: "Ouvrir dans une autre fenêtre"
Ecrire à l'auteur 

 

 

 

Documents bruts


 
Messages de la sécurité routière: Lire l'allusion * De la 1re à la 7e

As-tu tout lu?

 

Nous connaissons tous ces messages de l'Institut belge de la sécurité routière (IBSR) et du Ministère [Région wallonne] de l'équipement et des transports (MET) dressés le long de nos routes. Langage de l'image et langage verbal s'y conjuguent et sont le résultat d'une recherche approfondie de spécialistes de la communication, qui connaissent très bien leur public et savent toucher sa sensibilité.
http://www.ibsr.behttp://routes.wallonie.be/ 

 

Ces concepteurs savent bien que la lecture peut se faire à divers niveaux:
    le niveau 'brut', purement informatif et injonctif,
    mais aussi le niveau allusif, faisant appel à des savoirs et de souvenirs partagés: sagesse populaire (dictons, proverbes et autres maximes), lectures (fiction, presse...), oeuvres d'art (chansons, peintures, monuments...), mais aussi de sentiments voire de fantasmes.

 

C'est ce second niveau de lecture que l'on peut proposer aux élèves avec les cinq documents ci-dessous:
* vérifier tout d'abord s'ils découvrent, au-delà de l'information et de l'injonction, le jeu - plus ou moins explicite - de référence à une culture commune: souvenirs et affects (opinions, désirs, rêves, préjugés) censés être partagés par un ensemble de lecteurs.
* leur montrer qu'un texte - très souvent - porte la trace d'un ou plusieurs autres textes (réécriture, intertextualité).
* faire comprendre que ce jeu d'allusion donne davantage de consistance au message de 'premier niveau': l'information et l'injonction en sont d'autant plus renforcées et fixées dans la mémoire.

 

(...) dans cette opération [de découverte du texte ou de l'image], il y a donc dix pour cent "devant l'oeil" et quatre-vingt-dix pour cent "derrière" (c'est-à-dire dans la culture, les expériences antérieures, l'habitude de savoir-faire acquis, et dans la capacité à entrer dans le jeu des messages et de leur langage).

Chantal Dulibine, L'Ecole des Lettres, lycée, 2004-2005, 1, p. 10. 

 

Comment procéder? 
* Projeter chaque image à l'écran. Ménager un temps suffisant - silencieux - à la lecture individuelle.
* Faire ensuite reformuler - écrire ou dire - de différentes façons (ce qui contrôle bien la compréhension) le message informatif et injonctif. 
* Poser enfin la question: 
"Et sous ce premier niveau, n'y a-t-il pas une allusion à autre chose" : un tour de table aidera à faire émerger certains souvenirs... S'enrichir de connaissance partagées!

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1

1. Pneus...

1976a.jpg

Propositions pour un "corrigé"


2

2. Doute...

1972.02a.jpg

Propositions pour un corrigé


3. Jeune mais pas fou

1991.03a.jpg

Propositions pour un corrigé

 

4. Vivre heureux

1976.01a.jpg

Propositions pour un "corrigé"


5. Feuilles mortes

feuilles mortes.JPG [automne 2001]
© MET

Propositions pour un corrigé

 

 

Propositions pour un "corrigé"

 

1.             recherchez la sécurité...
                                                                voyez vos PNEUS !
   
La diagonale reliant les deux phrases traverse l'image. En capitales, le mot: PNEUS (élément sur lequel porte le message). L'allusion à Sherlock Holme est sans doute bien claire (couvre-chef, loupe, visage attentif, yeux  écarquillés...) pour nombre de jeunes lecteurs de polars. Un brin d'humour (britannique) dans le graphisme.
"
Pneus": vraisemblablement par métonymie pour toute la voiture.
Emploi de la deuxième personne: l'injonction est ainsi personnalisée: "vous, lecteurs..."
Arthur Conan DOYLE, romancier britannique (1859-1930), créateur du célèbre détective, grand et mince d'après l'auteur (mais sur l'affiche, il paraît plutôt massif). Quelques oeuvres célébres: Le parasite, Le chien de Baskerville, La vallée de la peur...
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2, 3 et 4: Quel en est le point commun, au niveau de l'allusion?
Chaque message, à des degrés différents d'évidence, renvoie à une maxime, un proverbe...: expression de la sagesse populaire.
Propositions de 'recherche et création': trouver un proverbe - ou une citation littéraire - qui "collerait" bien à telle ou telle injonction concernant la sécurité routière. Imaginer un image..., créer, afficher dans l'école!

 

2. Dans le doute, jamais!
Réécriture de Dans le doute, abstiens-toi. Recherchons d'autres proverbes ou maximes ou citations projetant notre tendance naturelle à la prudence, à la méfiance:
Chat échaudé craint l'eau froide * Prudence est mère de sûreté * Qui veut voyager loin ménage sa monture * Un tiens vaut mieux que deux tout l'auras * Garde-toi, tant que tu vivras / De juger les gens sur la mine
(La Fontaine, VI, 5) * Il n'est pire eau que l'eau qui dort * L'habit ne fait pas le moine

 

3. Qui va piano...
    La maxime italienne Chi va piano va sano est tronquée, présumant ainsi une double connaissance du lecteur... : a/  la suite de la maxime: va sano; 2/ le sens précis de piano et de sano (c'est peut-être attendre beaucoup d'un lecteur moyen).
    D'autre part, le chi d'origine est écrit qui 'à la française' (pour la compréhension sans doute, sûrement pour éviter à la lecture à haute voix une fâcheuse homophonie). 
Donc un double remaniement de la forme de référence. 
La seconde partie du texte Jeune mais pas fou : l'énoncé nominal donne densité au slogan.
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4. Pour vivre heureux, vivons casqués.
Réécriture du dernier vers de la fable de Florian, Le grillon : Pour vivre heureux, vivons caché.

Le Grillon (Livre deuxième, XV) de Jean-Pierre Claris de Florian (1755-1794).

Un pauvre petit grillon
Caché dans l’herbe fleurie
Regardait un papillon
Voltigeant dans la prairie.
L’insecte ailé brillait des plus vives couleurs.
L’azur, le pourpre et l’or éclataient sur ses ailes,
Jeune, beau, petit-maître, il court de fleurs en fleurs,
Prenant et quittant les plus belles.
«Ah ! disait le grillon, que son sort et le mien
Sont différents! Dame nature
Pour lui fit tout, et pour moi rien.
Je n’ai point de talent, encore moins de figure;
Nul ne prend garde à moi, l’on m’ignore ici-bas !
Autant vaudrait n’exister pas.»

Comme il parlait, dans la prairie
Arrive une troupe d’enfants.
Aussitôt les voilà courants
Après ce papillon dont ils ont tous envie:
Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent à l’attraper.
L’insecte vainement cherche à leur échapper.
Il devient bientôt leur conquête.
L’un le saisit par l’aile, un autre par le corps;
Un troisième survient, et le prend par la tête:
Il ne fallait pas tant d’efforts
Pour déchirer la pauvre bête.
«Oh! oh ! dit le grillon, je ne suis plus fâché;
Il en coûte trop cher pour briller dans le monde.
Combien je vais aimer ma retraite profonde!»
Pour vivre heureux, vivons caché.

 

Entre caché et casqué(s), triple équivalence: rythme (deux dissyllabes), son (commutation [kachè] / [kaské], et sens (sème commun de fragilité: le grillon frêle, léger / deux ados - et sans doute amoureux -, en péril sur la mobylette...). Bel espoir de vie, exposé aux risques de la route. La connaissance du texte original donne plus de saveur à la 'nouvelle' maxime.
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5.   Ici, l'allusion est en forme de citation. Encore faut-il connaître le poème de Prévert, Les feuilles mortes, mis en musique par Joseph Kosma, chanté (entre autres) par Yves Montand. Le poème crée l'ambiance de nostalgie, voire de disparition, métaphorisée par l'automne (époque où est publiée l'affiche). 
"se ramassent à la pelle": la forme familière convient pour tancer les imprudents

 

Ah ! je voudrais tant que tu te souviennes
Des jours heureux où nous étions amis.
En ce temps-là la vie était plus belle,
Et le soleil plus brûlant qu'aujourd'hui.
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle.
Tu vois, je n'ai pas oublié...
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle,
Les souvenirs et les regrets aussi
Et le vent du nord les emporte
Dans la nuit froide de l'oubli.
Tu vois, je n'ai pas oublié
La chanson que tu me chantais.

(Refrain:)
C'est une chanson qui nous ressemble.
Toi, tu m'aimais et je t'aimais
Et nous vivions tous deux ensemble,
Toi qui m'aimais, moi qui t'aimais.
Mais la vie sépare ceux qui s'aiment,
Tout doucement, sans faire de bruit
Et la mer efface sur le sable
Les pas des amants désunis.

Les feuilles mortes se ramassent à la pelle,
Les souvenirs et les regrets aussi
Mais mon amour silencieux et fidèle
Sourit toujours et remercie la vie.
Je t'aimais tant, tu étais si jolie.
Comment veux-tu que je t'oublie ?
En ce temps-là, la vie était plus belle
Et le soleil plus brûlant qu'aujourd'hui.
Tu étais ma plus douce amie
Mais je n'ai que faire des regrets
Et la chanson que tu chantais,
Toujours, toujours je l'entendrai ! (Refrain) 

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Bibliographie "image": 


* Laurent GERVEREAU (Directeur du site http://www.imagesmag.net/FR/), Voir, comprendre, analyser les images, éd. La Découverte, 2004, 15,20€ 
[Ce site est intéressant: en "prise" avec la production actuelle des images de la presse, du cinéma, des affiches, des tags...]

* Jean-Marie LHÔTE, Le XXe siècle s'affiche - Cent affiches témoins de notre temps, Larousse, 2000, env. 40€

* Image de récit, image d'injonction - Propositions pour la lecture et l'expression - 1er degré * [Article paru dans LMDP 119 - Six affiches de la sécurité routière] Ouvrir

 

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Le prochain numéro, 120, paraîtra en mars 2005.
Dernière modification 12/02/2018